Massivement diffusés par écrit et sur les ondes, les bavardages prétentieux des « experts » forment un discours-fleuve qui exclut le débat entre citoyens et qui s’inspire d’une idéologie antidémocratique. Rien n’est perdu cependant : l’expertisme est la maladie sénile de l’économisme ultra-libéral.

Sur la scène médiatique, l’expert occupe la première place dans le système de l’information. Il se présente comme celui qui sait (un savant) et même comme un personnage omniscient dans le domaine économique, le seul qui, dit-on, soit déterminant. L’expert connaît le passé, le présent et l’avenir et on l’interroge comme prophète. Un prophète qui se prend volontiers pour Dieu car il exerce un pouvoir, sur l’information et sur les « décideurs », qui est proportionnel à la crédulité de ceux qui l’emploient et le paient largement.

Idolâtré, et jouissant de sa propre image, l’expert ignore l’humilité du savant devant le cimetière des hypothèses et la prudence des philosophes, dont la pensée, tel l’oiseau de Minerve, prend son envol au crépuscule. Le paradoxe de l’expert médiatique, c’est qu’il n’a pas d’expérience. L’expérience est l’épreuve dont on est sorti, le chemin que l’on a déjà parcouru dans la connaissance ou dans l’histoire. Il faut prendre au sérieux les experts auprès des tribunaux, qui peuvent confondre tel plagiaire et les experts-comptables qui s’occupent de bilans. Mais l’idée d’expertiser le futur est une absurdité fortement soulignée par François Guery dans son dialogue avec Corinne Lepage (cf. Royaliste n° …).

L’expert patenté n’est qu’un « gourou », pour reprendre le mot significatif qui fleurit dans la presse économique et financière, ou plus exactement un charlatan qui parle (charlar) à tort à travers. La démonstration éclatante de cette imposture est apportée par un homme d’expérience (1). Jacques Sapir travaille sur l’économie dans une intention scientifique qui n’est jamais séparée de sa situation effectivement vécue de citoyen d’un Etat, membre d’une nation singulière. Ceux qui connaissent ses ouvrages antérieurs savent que cet économiste a l’expérience de la Russie, soviétique puis soumise à l’idéologie ultra-libérale et maintenant renaissante. Or la leçon de l’expérience russe, c’est que les prescriptions des experts ont conduit au désastre sous l’égide de la moderne trinité – « le mafieux, le pirate informatique et la prostituée » – jusqu’au krach de 1998 (2).

L’expert, ce n’est pas seulement celui qui est voué à se tromper en raison de son statut de faux prophète : « l’expertisme n’est pas seulement une doctrine, c’est un comportement social, une pathologie », note Jacques Sapir en homme sans cesse confronté aux marchands d’illusions et autres apprentis-sorciers. Science illusoire sans conscience de soi, mais avec une immense bonne conscience. Devant les caméras, l’expert peut se prendre au sérieux et croire en sa propre compétence. Il oublie qu’il a été invité à paraître parce qu’il sert les intérêts des puissants. Il n’ose pas s’avouer qu’il a avantage à paraître pour conforter sa bonne réputation aux yeux des autres qui lui renvoient la haute estime qu’il a de lui-même. L’expert médiatique est fou de considération, qui va de pair avec la richesse : sa corruption est un secret de polichinelle.

Qu’importe, puisque les responsables politiques qui ne veulent plus répondre de rien continuent de s’en remettre à ces personnages dérisoires qui se réfèrent, implicitement ou non, à une idéologie anti-politique. Cercle infernal : la démission des politiques se fait au profit de ceux qui récusent le politique, c’est-à-dire le souci du bien commun et la relation, proprement démocratique, entre le pouvoir et le peuple. La promesse communiste, c’était « les soviets plus l’électricité ». La communication moderne, nous dit Jacques Sapir, c’est le compassionnel plus la technicité. La compassion comme remède à la violence des lois économiques « naturelles ». La technique (illusoire) comme discours destiné à évincer les institutions politiques et à effacer le caractère éminemment politique de l’économie.

Sous le « pragmatisme », se cache une idéologie anti-démocratique qui a déjà trouvé ses formes concrètes : la Banque centrale européenne et l’Organisation mondiale du commerce sont des organismes peuplés d’experts qui sont censés prendre des mesures, politiquement neutres, au nom de la vérité éternelle d’une science immuable dans ses lois. Derrière le mot d’ordre de la « gouvernance », se profile l’idée d’une « constitution économique » mondiale qui règlerait les rapports entre les organismes de régulation dirigés par les experts.

Jacques Sapir consacre une grande partie de son livre à récuser ce dispositif. Lecteur attentif de Carl Schmidt et de Friedrich von Hayek, critique virulent d’Elie Cohen (un expert typique), il met en évidence les impasses et les contradictions de l’ultra-libéralisme, la fausseté de ses théories et leurs conséquences catastrophiques – qu’il s’agisse de l’Autriche des années trente ou de l’Argentine d’aujourd’hui.

Cette démystification générale permet de tracer les chemins de la reconstruction d’une politique économique qui ne récusera pas a priori l’appropriation collective, l’inflation et le contrôle de la monnaie. Mais elle prendra tout son sens et son efficacité dans un vaste mouvement de retour à la raison politique. Repenser la légalité, contre le formalisme procédural, dans sa relation à la légitimité. Reconquérir la souveraineté nationale et populaire. Reconstruire l’Etat. Bâtir une Europe de la coopération… Penseur de la République, Jacques Sapir montre la voie d’un retour à la démocratie.

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(1) Jacques Sapir, Les économistes contre la démocratie, Pouvoir, mondialisation et démocratie, Albin Michel, 2002.

(2) Cf. Le Krach russe, La Découverte, 1998.

 

Article publié dans « Royaliste » numéro 807 – 2002