Nous a-t-on assez bassiné, ces dernières années, avec la « société de communication » ! Communiquer était devenu tout à la fois notre activité quotidienne, sociale et économique – comme si nous ne l’avions toujours fait – notre raison d’être, le moteur du progrès, sa finalité.

Sur fond de techniques toujours plus « performantes », le système engendrait ses propres valeurs, ses pouvoirs et ses hiérarchies. Au sommet, le journaliste-vedette de la télévision, maître de la notoriété politique et du succès culturel, et qui se transformait peu à peu en juge, en policier, en responsable de la santé publique…

A leurs critiques, les grands « communicants » répondaient modestement qu’ils se contentaient de faire leur métier, en toute objectivité. L’idéologie médiatique faisait valoir un raisonnement simple : le journaliste se contente d’informer ; informer consiste à présenter les faits, c’est-à-dire la vérité ; la vérité la plus incontestable est celle de l’image et le métier du journaliste consiste à aller sur le terrain recueillir les images pour les montrer au peuple souverain. En effet, de même que le consommateur est roi, le public est seul juge.

Cette stratégie de légitimation du pouvoir médiatique avait pour elle l’évidence (dans une société, on communique) et la sympathie que provoque tout discours sur la réalité. Les événements de décembre 1989 en Roumanie et la guerre du Golfe sont venus ruiner ces belles certitudes en faisant apparaître quelques vérités oubliées, à savoir que :

– l’information est toujours une mise en forme d’une réalité qui n’est jamais immédiatement donnée.

– si la réalité est constituée de faits, ceux-ci doivent être établis et vérifiés, mais il n’est pas possible de la connaître tous en même temps ni de les montrer dans leur totalité et dans leur vérité.

– la réalité de l’image ne garantit pas la véracité du fait et ne traduit pas l’ensemble de la réalité ; de même que le fait doit être établi, l’image doit être sélectionnée (on ne peut les passer toutes), « montée » techniquement et commentée afin qu’elle prenne son sens : une image de cadavre ne signifie rien si quelqu’un ne nous dit pas qui c’est, où c’est, pourquoi et comment c’est arrivé.

L’affaire de Timisoara a mis en évidence le caractère mensonger de certaines images, la crédulité des journalistes de terrain, leur subjectivité militante (le totalitarisme communiste, tardivement découvert, se devait d’être manifestement horrible) et leurs intérêts professionnels (du sang à la une). La guerre du Golfe a achevé de détruire les illusions engendrées par la « société de communication » : ubiquité des médias grâce aux techniques, transparence de la société, privilège du « direct », neutralité du commentaire objectif.

Quelques paradoxes méritent à cet égard d’être soulignés :

– le remarquable agencement des techniques de communication nous a permis de constater qu’il n’y avait rien à voir que nous ne sachions déjà : la guerre est violente, meurtrière, horrible.

– les correspondants présents sur le terrain n’avaient rien à dire, et apprenaient souvent les nouvelles par le présentateur resté à Paris ou à Washington. Mais on a vu aussi des journaux télévisés sans aucune information.

– L’information importante ou décisive a été diffusée par les autorités politiques et militaires et les commentaires intéressants ont été faits par des non-journalistes (militaires, spécialistes de géostratégie et, aussi hommes politiques)

– Nombre de vedettes du petit écran ont produit une « information » bavarde, parfois mensongère, révélatrice de leurs ignorances, de leurs préjugés, de leurs fantasmes et de leurs peurs. On se souviendra longtemps de l’émission de Bernard Pivot sur le Coran, de l’annonce par Poivre d’Arvor de la troisième guerre mondiale, de l’obstination mise par les journalistes à présenter la crise du Golfe, jusqu’au 15 janvier, comme un conflit entre l’Occident et les pays arabes – sans oublier les manipulations d’images (notamment sur les manifestations en Algérie) que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel a dénoncées.

Voici qui devrait contraindre la télévision a un peu plus d’humilité, de distance et, aussi, de connaissance des sujets qu’elle est appelée à traiter.

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Article publié dans le numéro 554 de « Royaliste » – 11 mars 1991