Tout augmente : les prix de détail comme les tarifs des services publics, le crédit à la consommation comme le prix des appartements qui atteint, dans les grandes villes, des chiffres considérables. En janvier dernier, le taux d’inflation approchait les 2%, ce qui laisse présager un bilan particulièrement désastreux en fin d’année. Or que dit, que fait le gouvernement ? Au début de l’année, annonçant de nouvelles augmentations de produits pétroliers, M. Barre s’en est tenu à l’explication, simple mais fausse, qu’il n’a cessé de nous donner depuis des années : tout vient de l’augmentation du prix du pétrole, qui doit être répercutée sur les prix intérieurs, afin que la facture pétrolière puisse être réglée.

LE COUP DU PETROLE

Il faut répéter que cette thèse est une imposture. S’il est vrai que le prix du baril de pétrole a augmenté en valeur nominale, son coût réel a baissé entre 1974 et 1979 sous l’effet conjugué de la chute du dollar et de la hausse des produits industrialisés exportés par l’Occident. C’est ce que démontre Philippe de Saint Robert dans son dernier livre : « le coût du pétrole livré à la France a diminué de 15% entre 1974 et 1979, pour ne retrouver qu’en 1979 un prix dépassant (de 13%) la valeur marquée en 1974 » (1).

La fameuse facture pétrolière (mais à propos laquelle ? Il y a sept modes de calcul différents de cette facture …) n’a donc pas eu l’incidence catastrophique qui est complaisamment décrite. D’ailleurs, la République fédérale allemande, dont l’exemple fascine tant nos dirigeants, absorbe sans difficulté l’augmentation des produits pétroliers : le taux d’inflation n’y a été que de 6% en 1979 (contre 11,5% en France) et le litre de « super » y coûte 2,60 F (contre 3,35 F dans notre pays). Pourquoi ces différences, alors que le prix du pétrole est le même pour tout le monde ?

Le « choc pétrolier » est en réalité une mauvaise excuse, présentée par un gouvernement qui ne veut pas maîtriser l’inflation. Car l’incidence de la facture pétrolière sur le niveau général des prix ne peut à elle seule justifier les mauvais résultats de 1979. En effet, l’INSEE a calculé qu’une augmentation de 10% des prix du pétrole brut entraînait une hausse de l’indice des prix à la consommation de 0,2%. Par conséquent, en 1979, les hausses de pétrole n’ont représenté que 1,5% du taux général de l’inflation (11,5%). Pour l’essentiel, le mouvement général de hausse des prix ne peut être expliqué par le pétrole. D’autres facteurs interviennent, tels que la hausse des produits industriels désormais libérés ( + 13% en 1979), l’augmentation des tarifs publics ( + 14,8% l’année dernière soit 2% du taux global d’inflation), l’accroissement de la masse monétaire et l’aggravation du déficit budgétaire (35 milliards en 1979, au lieu de 15 milliards annoncés).

UNE POLITIQUE ANTI-SOCIALE

Comme à l’accoutumée, les milieux officiels feront valoir que l’inflation est un phénomène mondial auquel la France ne peut échapper. Il est vrai que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Italie ont connu en 1979 des taux supérieurs au nôtre. Mais là encore l’excuse est trop facile, puisque des pays industrialisés comme l’Allemagne et le Japon parviennent à maîtriser les mouvements de leurs prix. Les causes de la crise économique sont donc à rechercher en France, et plus particulièrement dans la manière dont le gouvernement conçoit et conduit sa politique économique.

Il est possible de voir dans le sombre bilan de la gestion gouvernementale le résultat de l’incompétence, de l’aveuglement et de l’extraordinaire suffisance dont fait preuve le Premier ministre. Pour notre part, nous n’avons cessé d’y voir une volonté délibérée d’opérer un « changement » profond de nos orientations économiques, qui conserverait cependant les privilèges et les intérêts d’une classe sociale bien définie. Cela signifie que :

— le gouvernement ne luttera jamais sérieusement contre l’inflation parce que l’Etat tire profit de la hausse des prix, par le biais de la fiscalité pétrolière évidemment (les taxes représentent 60% du prix actuel de l’essence), mais aussi parce qu’il rembourse à bas prix les emprunts qu’il fait et parce qu’il prélève chaque année un impôt occulte sur l’épargne des Français.

— le gouvernement ne luttera jamais sérieusement contre le chômage, parce qu’il existe une relation étroite entre le nombre des chômeurs et la tranquillité sociale.

— contrairement aux promesses qu’il avait faites, le gouvernement ne défendra pas le pouvoir d’achat des salariés, en dépit des aumônes consenties aux catégories les plus défavorisées. C’est ce que M. Barre a clairement laissé entendre en février et, de fait, entre octobre 1978 et octobre 1979, le pouvoir d’achat des salariés du secteur privé a baissé (entre 0,3% et 2,6%) tandis que celui des fonctionnaires diminuait de 1,3% en 1979.

Si l’on ajoute à cela le mauvais coup qui se prépare contre la Sécurité Sociale, ou encore le ralentissement de la politique du logement (on a construit moitié moins de logements sociaux qu’il y a quatre ans) force est de conclure que la politique actuelle est délibérément antisociale. Ce sont les petits salariés et les fonctionnaires qui sont les principales victimes de la hausse des prix de détail, du renchérissement du crédit à la consommation, de l’augmentation brutale des loyers, des charges, et du prix des appartements. En revanche, la crise n’existe ni pour les bénéficiaires de revenus non-salariaux, ni pour les gros spéculateurs, ni pour les groupes financiers, ni pour les sociétés multinationales – pétrolières en particulier.

Jusqu’à présent, le Pouvoir a réussi à persuader les Français qu’il s’agissait là d’une fatalité. On voit qu’il n’en est rien. La « crise » n’est pas fatale. Ni, si nous le voulons, la réélection de M. Giscard d’Estaing.

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(1)    Philippe de Saint Robert -Dieu que la crise est jolie, Ramsay.

Editorial du numéro 311 de « Royaliste » – 6 mars 1980