Est-il possible d’observer une dérive quand on flotte soi-même au gré de courants mal connus, en prenant tellement de repères que tout fini par se brouiller ?

Drôle de livre. Bourré de culture. Plein d’excellentes citations. Riche de références historiques. Les notations géographiques, géostratégiques et géopolitiques surabondent. Et l’auteur, conseiller des princes qui nous gouvernent, ceux de gauche (Jean-Pierre Chevènement naguère), et ceux de droite (Philippe Séguin aujourd’hui) est d’autant plus sérieux dans son information qu’il lit Royaliste, et le cite !

Hélas, le livre qui résulte de ce gros travail honnête est un fouillis parfaitement déconcertant. A tel point, fait unique dans nos annales, que deux rédacteurs successifs y ont plongé, et en sont ressortis avec des impressions si violentes et si contrastées que ce texte énigmatique a été confié à un troisième éclaireur. Prudent, celui-ci rappellera que la forêt n’est pas la même pour le bûcheron et pour le chasseur, et qu’on peut donc exploiter la matière de différentes façons. Cependant, l’observateur requis a relevé des traces, situé quelques foyers aux cendres encore tièdes, et peut donc livrer ses impressions.

Paul-Marie Coûteaux juge l’Europe passée et sa présente tentative de construction en lecteur de Jacques Bainville et en admirateur du général de Gaulle. L’intention est assurément sympathique, mais on ne retrouvera dans le livre ni la clarté, ni la concision bainvilliennes, ni le sens de l’anticipation de l’auteur des Conséquences politiques de la paix. Le conseiller des vieux gaulliens de gauche et de droite a sans doute voulu décrire les « Conséquences politiques de la Chute du Mur de Berlin ». De fait, le titre retenu (L’Europe vers la guerre ) évoque la conclusion logique à laquelle Bainville était parvenu (la paix de Versailles « remontée comme une mécanique homicide ») mais le fil de la démonstration de Paul-Marie Coûteaux se perd dès le début du chemin.

Du coup l’argumentation attendue contre le traité de Maastricht est elle-même dispersée en des remarques acides et des piques légères assorties de concessions subreptices à la politique mitterrandienne visant à un « arrimage » de l’Allemagne dans un ensemble européen. Au lieu de l’analyse rigoureuse, une conversation mondaine. A la place de la hauteur de vue gaullienne, le regard hautain d’un haut fonctionnaire étranger à la misère sociale. Pas de critique d’ensemble (par exemple de la « monnaie unique ») mais une dénonciation de la construction européenne à coup d’anecdotes et de citations subalternes.

Ces embarras ne sauraient étonner, puisque l’hypothèse de départ est fausse : il ne peut pas y avoir de dérive fédéraliste puisque le passage au fédéralisme impliquerait une décision, donc un pouvoir politique qui n’existe pas dans l’Europe des Quinze. Dès lors, les mises en garde contre la politique étrangère commune et contre la réforme des institutions européennes tombent à plat puisque nul menace ne saurait procéder de l’inexistence et du fiasco.

Ainsi, l’auteur joue à se taire pour en reprenant la thèse du déclin irrésistible, et en essayant de faire renaître nos vieilles angoisses obsidionales, afin d’exciter craintes et passions. Sus aux Teutons ! Sus à l’Anglois ! Sus aux Flamands pour nous rattacher les Wallons sur les ruines de la nation et de la monarchie belges ! Au passage, on appréciera la légèreté des jeux de mots (kohlaboration) et la pertinence des comparaisons (entre Drieu La Rochelle et Elisabeth Guigou par exemple).

C’est ainsi que se cherche un néonationalisme français (pour aller vite : la seule France nouant des alliances de revers avec le Québec et l’Irak, dans le cadre d’une « latinité » définie par un potache) qui nous propose pour affronter le complot américano-anglo-germain l’esthétisme de Barrés assorti d’une relecture minimaliste de Maurras. Il n’est pas surprenant que, muni d’un tel bagage, l’auteur se trompe d’époque et d’enjeux.

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(1) Paul-Marie Coûteaux, L’Europe vers la guerre, Editions Michalon, 1997.

Article publié dans le numéro 697 de « Royaliste » – 15 décembre 1997.