A moins de cinq mois de l’élection présidentielle, et après les règlements de comptes de ces derniers mois, règne un climat politique d’une surprenante douceur qui coïncide avec les belles journées du faux printemps de ce début d’année. Passée la traditionnelle trêve des confiseurs, les principaux candidats officieux entrent en effet en campagne avec une lenteur et une prudence extrêmes, comme s’ils craignaient de connaître trop vite la rigueur des combats.

Sans doute le silence gardé par le président de la République explique-t-il en partie cette réserve. On ne fait pas la guerre à un adversaire qui ne s’est pas déclaré et qui laissera peut-être sa place à un autre moins coriace. De plus, selon une règle bien établie, la cohabitation contraint deux des principaux protagonistes à laisser les armes soigneusement fourbies le plus longtemps possible au vestiaire.

INCERTITUDES

On aurait tort, cependant, de réduire l’attitude de François Mitterrand à un simple calcul tactique. Outre le choix personnel qu’il a à faire, puisque le Président n’a pas envie de se représenter, c’est par respect pour sa fonction que celui-ci a décidé de se taire. L’annonce prématurée d’un retrait ou d’une nouvelle candidature créerait en effet un vide préjudiciable à l’Etat, puisque le Président deviendrait dans le premier cas un commis à l’expédition des affaires courantes et, dans le second, un partisan exposé aux tentations démagogiques, en politique intérieure comme à l’égard de l’étranger.

Les rivaux du président de la République sont sans aucun doute embarrassés par ces contraintes et ces incertitudes, mais la situation d’attente ne définit pas à elle seule le climat. Du côté des états-majors, perce une gêne d’une autre nature, que l’ouverture de la campagne électorale masquera sans qu’elle en soit dissipée. Cette gêne résulte des relations entre les formations politiques et les candidats, apparemment sans nuages mais souvent très complexes.

Certes, le RPR peut afficher à cet égard une certaine sérénité, puisque l’improbable victoire du Premier ministre permettrait à ce parti d’accroître son emprise sur l’Etat comme sur la société. Les choses sont en revanche moins claires dans le camp socialiste et chez les amis de Raymond Barre. Comment ces derniers ne s’inquiéteraient-ils pas d’entendre leur candidat proclamer depuis tant d’années son mépris pour la classe politique ? Voilà un homme qui risque d’échapper, non à son milieu sociologique, mais aux pressions intéressées et aux ambitions personnelles des groupes et des personnalités qui le soutiennent. La situation du Parti socialiste est encore moins enviable. Cette formation, dont la volonté de puissance n’est plus à décrire, est bien obligée de constater que les décisions majeures lui échappent : les propositions qu’elle présente n’engagent qu’elle-même, la décision de dissoudre l’Assemblée nationale, qu’une forte minorité réclame en cas de victoire, appartient au président de la République, et c’est de ce libre choix que dépendront les alliances après le mois de mai …

En somme, pour la plupart des formations politiques, l’élection présidentielle est une course inévitable et dangereuse, par les rivalités internes qu’elle fait naître, au terme de laquelle elles ne peuvent espérer une victoire complète. L’issue du combat marque le début des compromis décevants, la prise de distance du candidat vainqueur à l’égard de ceux qui l’ont élu, et une ambiguïté permanente : le parti (ou la coalition) ne peut contraindre le nouveau président, mais celui-ci ne peut se libérer complètement de ses partisans qui sont capables, comme on l’a vu au cours du septennat, de lui nuire sans le vouloir.

L’INDIFFÉRENCE ?

A l’attente, à la gêne, il faut ajouter le « risque de l’indifférence » récemment décrit par Jean-Marie Colombani (1). Aux affrontements passionnés, aux prédictions apocalyptiques et aux espoirs démesurés, a succédé un état d’esprit désenchanté.

A droite comme à gauche, on ne propose plus de faire obstacle à la « révolution » ou de transformer la société, mais de prolonger l’effort, de mieux gérer et de réformer à petits pas, tant et si bien que l’intérêt pour la compétition s’en trouve affaibli. Mais nous avons trop souvent dénoncé l’anticommunisme primaire de la droite et le mythe du Programme commun pour regretter le prétendu « bon vieux temps » de la guerre civile froide. Si le risque de l’indifférence existe, il est la contrepartie d’évolutions positives. L’enlisement des expériences de droite et de gauche a été facteur de lucidité, et l’opinion a pris de la distance par rapport aux formes habituelles de la lutte politique. Cela n’a pas empêché un très grand nombre de citoyens d’exprimer nettement leurs refus et leurs souhaits sur des questions essentielles – par exemple l’attachement au principe de légitimité en 1986, le refus de la compétition sauvage dans l’Université et, tout récemment, une conception ouverte de la nationalité. Dans le même temps, la présidence de la République a évolué vers une conception beaucoup plus arbitrale, qui explique la popularité de François Mitterrand, et la séduction qu’il exerce au-delà de la gauche.

Cela ne signifie pas que l’élection présidentielle soit dénuée de sens ni d’importance. Il n’est pas indifférent que Raymond Barre l’emporte sur François Mitterrand, si celui-ci se présente. Outre les impulsions que l’actuel Président peut donner dans le domaine économique et social, sa réélection permettrait que les institutions continuent d’évoluer, offrirait l’occasion de dépasser les clivages politiciens et donnerait sa chance à la nouvelle génération politique qui, à droite comme à gauche, a commencé d’apparaître … De tels enjeux méritent réflexion, et d’abord celle de François Mitterrand placé devant un choix qui pourrait être, une nouvelle fois, historique.

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(1)    « Le Monde » – 5 janvier 1988.

Editorial du numéro 485 de « Royaliste » – 21 janvier 1988