Au retour d’un voyage en Yougoslavie et en Macédoine, Régis Debray a publié deux articles qui ont provoqué insultes, propos diffamatoires et commentaires infamants. Pourquoi ?

Il ne s’agit pas ici de prendre la défense de Régis Debray : les articles qu’il a publiés dans Le Monde du 13 mai, dans Marianne (17-23 mai), dans Le Nouvel observateur (20 mai) et l’entretien qu’il a accordé à L’Humanité hebdo (15-16 mai) plaident suffisamment pour l’auteur. Celui-ci explique de manière précise les conditions dans lesquelles son voyage s’est effectué, les précautions qu’il a prises face au risque de manipulation, le caractère limité de ses observations, le doute méthodique que le lecteur doit entretenir à l’égard de son témoignage – celui d’un simple voyageur.

De ces récits, nous ne tirerons aucune citation. Régis Debray prévient que « chaque mot est véridique – et, séparé des autres, mensonger ». Pour que mon article soit compréhensible, je dois cependant indiquer (sans prétendre résumer) que Régis Debray confirme les exactions perpétrées au Kosovo mais décrit une situation plus complexe que celle évoquée par les correspondants des chaînes de télévision, dit que les opérations de l’OTAN meurtrissent la population civile, quelle que soit l’appartenance nationale, déplore que la France soit soumise aux Américains et espère une solution diplomatique permettant de trouver un modus vivendi entre Serbes et Albanais… Avant d’applaudir, ou de s’indigner, il faut lire complètement, attentivement, ce que l’auteur a écrit.

Dans la presse parisienne, c’est l’indignation qui a prévalu. Tout de suite, et jusqu’à l’hystérie. Dès le lendemain, Bernard-Henry Lévy évoquait Drieu La Rochelle tout en précisant que « Debray n’est pas Drieu ». Précaution peu glorieuse : on salit, en évitant de se tacher. Le ton était donné. Les seconds couteaux publieront, dans Le Monde, dans Libération, que Régis Debray est un partisan de Milosevic, un pétainiste, un révisionniste… Pas de discussion : l’excommunication.Pourquoi tant de haine ? Trois raisons.

La première est corporative : certains « grands professionnels des médias », qui restent à Paris, ou qui sont en Albanie, répètent depuis des mois « qu’on ne sait pas ce qui se passe au Kosovo » ; ils n’ont pas supporté qu’un voyageur signale à son retour qu’il y a des journalistes étrangers qui vivent et qui circulent au Kosovo, et qui peuvent être joints par téléphone. Régis Debray ne revient pas avec la vérité sur la guerre, il demande qu’on s’informe auprès de ceux qui, comme Albert Londres autrefois, la suivent jour après jour. Impardonnable !

La deuxième est tactique. Régis Debray est un homme isolé, donc plus facile à abattre que ceux qui dirigent une organisation ou s’appuient sur un fort réseau d’influence. Après tout, les personnalités politiques qui dénoncent l’action de l’OTAN devraient déchaîner les grands inquisiteurs. Traiter Charles Pasqua de pétainiste, et Alain Krivine d’hitléro-trotskyste ? On s’en garde bien. Les foudres de guerre ne brillent pas par leur courage.

La troisième raison est idéologique. Depuis dix ans (donc avant même le début de la guerre civile), la Serbie est haïe (1) parce qu’elle est perçue à Paris comme l’archétype de la nation, d’autant plus utile que cette représentation est caricaturale. C’est pourquoi nombre d’intellectuels hostiles au principe de la souveraineté nationale souhaitent ardemment l’intervention au sol et acceptent froidement qu’on mène contre la Serbie une guerre totale, au nom d’un principe moral, ou supposé tel, qui est présenté comme indiscutable. Or Régis Debray est un national-républicain qui exprime sur le Kosovo un point de vue non conforme. Dans l’optique manichéenne qui prévaut à Paris, il est doublement coupable et mérite le châtiment suprême. On n’ose pas réclamer le bûcher, mais Bernard-Henry Lévy évoque Drieu (2) et annonce « le suicide, en direct, d’un intellectuel ». Il faut prendre au sérieux les pulsions de mort, même lorsqu’elles se manifestent à Saint-Germain-des-Prés.

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(1) Cf. Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand, Fayard, 1996. Les pages consacrées à la Yougoslavie sont accablantes pour l’actuel ministre des Affaires étrangères.

(2) Drieu La Rochelle, qui fut l’une des principales figures de la Collaboration, s’est suicidé en 1944.