Un journal laïque, surtout s’il se déclare royaliste, ne peut prendre pour modèle le chef d’une communauté religieuse ni le proposer à un peuple fort heureusement fidèle au principe constitutionnel de laïcité.

Il y a cependant une exemplarité de Karim Aga Khan, qui mérite des réflexions dans plusieurs domaines puisque le guide spirituel des Ismaéliens est à la fois un principe incarné et l’animateur d’un remarquable projet de développement économique et social (1).

Ce n’est pas seulement parce que Karim Aga Khan IV a hérité de son grand-père du titre d’Altesse qu’il doit être considéré comme un prince musulman. Un prince n’est qu’une figure mondaine s’il ne s’affirme, à tous les moments de sa vie et dans tous les actes de sa vie publique, comme un principe personnifié. Nous savons que celui ou celle qui devient ainsi l’incarnation d’une idée est conduit au sacrifice total ou partiel de sa vie intime ; cette opération sacrificielle lui donne une sacralité élémentaire que les peuples connaissent et respectent mieux que leurs élites et qui fonde, au risque de tragiques erreurs sur la personne, les grands mouvements d’adhésion, d’affection – ou d’aliénation.

Le risque d’une subversion de la fonction symbolique par un chef tyrannique ou par un fanatique religieux se réduit fortement lorsque l’homme qui incarne le principe spirituel ou politique s’inscrit dans une lignée historique. Cette caractéristique essentielle des monarchies royales se retrouve dans la communauté ismaélienne, telle qu’elle s’affirme historiquement dans sa fidélité à la religion musulmane, pensée et vécue selon la tradition chiite.

Loin des images caricaturales que les médias occidentaux donnent de la révolution iranienne, le chiisme se définit comme une réponse apportée à la question de la transmission de l’autorité spirituelle et du pouvoir effectif après la disparition de Mahomet. Question religieuse, qui est celle des possibilitésd’interprétation de la loi coranique. Question politique, puisque Mahomet exerça aussi un pouvoir de type mon-archique :

Pour assurer la communauté des croyants dans son unité et sa continuité, un groupe de sages désignaAbû Bakr comme successeur du Messager de Dieu, khalîfat rasûl Allâh : c’était à la fois fonder la succession religieuse du Prophète (mais pas une succession de prophètes car plus personne ne pouvait prétendre à ce statut après Mahomet) et instituer politiquement le califat. Mais un petit groupe de croyants avait récusé le choix d’Abû Bakr et pris le parti d’Ali, gendre du Prophète pour avoir épousé sa fille Fatima. Les chiites sont « le parti d’Ali » (Shî at ‘Ali ou shî’ites), de ceux qui soutenaient que Mahomet avait désigné Ali. Ce dernier devint calife en 656, mourut assassiné en 661 et fut remplacé par Mu’âwiya b. Abî Sufyân, fondateur de la dynastie des Omeyyades qui ne fut pas reconnu par les chiites. Ceux-ci désignèrent le fils aîné d’Ali, Al-Hasan, qui fut remplacé quand il mourut en 669 par al-Husayn, second fils de Ali et Fatima. Al Husayn fut tué lors d’une terrible bataille qui l’opposa à l’armée omeyyade, à Karbala, mais le principe de la succession dynastique fut maintenu par les chiites imamites (fidèles à l’imam qui descend du Prophète) tout au long d’une histoire jalonnée de nombreuses scissions et de schismes, de persécutions et de revers.

Alors que le chiisme duodécimain (iranien, notamment) ne reconnaît que onze imams et attend le retour du douzième, l’imam caché, les chiites ismaéliens continuent de professer la doctrine imamiste et demeurent fidèles à la lignée plus que millénaire des descendants d’Ali qui est aujourd’hui personnifiée par le 49ème imam, que nous désignons ordinairement comme l’Aga Khan. Celui-ci se trouve donc investit d’une extraordinaire autorité spirituelle.

Les Ismaéliens vénèrent l’Imam comme un homme guidé par Dieu, qui est capable de connaître les sens exotérique et ésotérique du Coran, donc d’interpréter les textes sacrés au lieu de s’en tenir, comme d’autres musulmans, à leur signification littérale. Les Ismaéliens précisent que l’Imam n’est pas celui qui dit le bien et le mal selon sa lecture du Coran mais qu’il se borne à indiquer son propre choix à sa communauté car elle est composée d’hommes et de femmes éduqués : nous sommes dans l’ordre du conseil, non du commandement.

De fait, cette autorité s’exerce pour une communauté qui cultive comme valeur éminente la connaissance du savoir religieux mais aussi l’enseignement des disciplines profanes dans un esprit œcuménique attesté dès les premiers siècles. D’où, probablement, la souplesse intellectuelle de l’ismaélisme, sa capacité d’accueillir la modernité et d’en tirer le meilleur parti possible tout en se tenant à distance du monde par l’ésotérisme des célébrations religieuses. Pour les individus, cette autorité conseillère est émancipatrice – les femmes sont les premières à en bénéficier dans les pays les plus traditionalistes- et l’accent mis sur l’acquisition de la culture scientifique et technique de notre époque est manifestement libérateur. Nous sommes là à l’opposé de la secte.

Ce mode particulier d’inscription dans l’époque tient aussi au fait que l’Aga Khan occupe une fonction politique éminente. Telle est la tradition de sa lignée, riche en chefs d’Etat : califat fatimide jusqu’à la destitution et la mort de Nizâr (909-1094), royaume d’Alamût fondé par les nizarites en Perse du nord, qui dure plus d’un siècle et demi et s’effondre en 1124, renaissance d’Anjudân (Perse centrale) qui commence au milieu du 16ème et s’achève deux siècles plus tard. Le premier Aga Khan, qui doit son titre à l’empereur d’Iran, fut gouverneur de province avant de s’installer, après sa révocation, en Inde britannique (2).

Aujourd’hui, les Ismaéliens se refusent à intervenir dans les jeux électoraux et les conflits armés mais, comme son grand-père, l’Aga Khan IV exprime le souci hautement politique d’une collectivité de vingt millions de fidèles qui n’ont plus de territoire attribué. Reconnu comme Altesse, entouré de conseillers qui ont le statut diplomatique, ce prince utilise les dons des fidèles pour financer des programmes de développement en Asie, en Afrique de l’Est, au Proche Orient. Le lien mystique qui unit cette communauté de croyance est sans nul doute le facteur principal de la réussite, incontestée et inimitable, de cette politique. Mais, en d’autres lieux et pour d’autres collectivités, l’engagement personnel, volontaire, de ce prince musulman est exemplaire.

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(1) Cf. ma première étude sur ce projet, publiée dans Cité n° 44 : « Un voyage au Pamir ».

(2) Cf. l’ouvrage indispensable de Farhad Daftary, Les ismaéliens, Histoire et traditions d’une communauté musulmane. Fayard, 2003.

 

Article publié dans le numéro 864 de « Royaliste » – 2005