Au moment où toute promesse pouvait être faite, parce que toute voix était bonne à prendre, le candidat Giscard d’Estaing avait manifesté la plus grande sollicitude à l’égard des Français musulmans.

Un an plus tard, ceux-ci attendent toujours les décisions qui assureraient leur intégration dans la communauté nationale. Ce qui signifie que le Président de la République s’est moqué d’eux et continue de le faire malgré des actions toujours plus spectaculaires, qui traduisent le désespoir de nos concitoyens.

Il ne s’agit pas de faire de la littérature avec ce drame vécu chaque jour depuis treize ans, ou de tirer des effets journalistiques des deux séquestrations de la semaine passée. Les faits sont aussi simples que le drame est profond. Et leur logique risque d’aboutir à un véritable bain de sang.

Depuis 1962, les harkis vivent dans la nation française comme des parias : beaucoup sont maintenus dans des camps, comme celui de Saint-Maurice l’Ardoise. Ils sont coupés de leurs frères de religion, en raison de leur choix en faveur de la France. Ils sont isolés de leurs concitoyens en raison de leur race, qui les fait confondre avec ces travailleurs immigrés que trop de gens méprisent.

Ils ne peuvent ni revenir en Algérie, ni, pour beaucoup, s’établir dignement en France. Ils sentent surtout qu’ils n’intéressent personne, sauf au moment des élections. Ni les pouvoirs publics, qui préfèrent s’occuper de groupes qui constituent une force, et donc une menace possible. Ni les partis politiques, ceux de droite parce qu’ils s’en moquent, et ceux de gauche parce qu’ils ont peur de se compromettre. Ni les syndicats, ni la bourgeoisie. Ni les radios périphériques, ni la presse de gauche. Non, personne ne remuera les ondes pour les harkis. Non, ce n’est pas au « Nouvel Observateur » qu’on lancerait une campagne nationale en leur faveur. Vraiment, les Français musulmans ne sont pas des gens fréquentables, et leur détresse n’est pas digne d’intérêt. Qu’ils crèvent en silence !

Longtemps, en effet, ils se sont tus. Avec leurs médailles et leurs souvenirs du pays perdu, ils ont attendu qu’on daigne se préoccuper de leur situation de déracinés, d’isolés, de réprouvés. C’est qu’ils pensaient avoir obtenu, par leur sang et par leur choix, autant de droits que nous autres, qu’ils appellent frères.

Leur attente a été vaine. Comment n’auraient-ils pas interprété le silence officiel comme un manque de la plus élémentaire solidarité, et comme une marque de mépris pour leur engagement passé ? Alors ils ont choisi de protester, pacifiquement, en occupant des églises pour y mener — jusqu’au bout — des grèves de la faim. Mais quand le scandale de leur condition déclencha un début de solidarité, M. Chirac étouffa l’affaire en faisant quelques promesses — jamais tenues — tandis que M. Giscard d’Estaing rendait publique une noble lettre qu’il faut aujourd’hui classer sans suite.

Face aux mensonges, aux atermoiements, au mépris, on comprend que les Français musulmans n’aient pas le choix de leurs moyens. Dans notre société bloquée, la violence est devenue un moyen normal de la politique, aussi bien pour le pouvoir que pour les groupes sociaux minoritaires impuissants à se faire entendre autrement.

La violence est donc imposée aux harkis. Ils l’emploieront jusqu’à ce qu’ils soient entendus. Même au prix des plus grands sacrifices, puisqu’ils n’ont plus rien à perdre. Et le Président de la République devrait le savoir, qui saluait autrefois leur courage.

Alors il doit prendre immédiatement les mesures qui s’imposent, au lieu de laisser son ministre de l’Intérieur ordonner — comme vendredi dernier — un assaut qui aurait pu être sanglant. On ne réduira pas les Français musulmans par la force. On ne les détruira pas. Alors, qu’on leur donne ce qu’ils demandent : la justice, et un peu d’amitié.

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Editorial du numéro 207 de La Nouvelle Action française – 25 Juin 1975