L’enquête sur les événements des 23 et 24 février a permis de dévoiler la gravité de la situation spectaculairement créée par le colonel Tejero. Loin d’être la tentative désespérée d’un agité et d’un isolé, l’action de Tejero aurait pu entraîner une grande partie des officiers : très vite, le général Milans del Bosch occupe Valence avec ses chars et entraîne les gouverneurs militaires de Murcie et de Carthagène. Plus grave encore, la division Brunete menace de faire mouvement sur Madrid et certains de ses éléments occupent les bâtiments de la télévision, tandis que le général Armanda, chef d’état-major en second, déclare au roi qu’il est prêt à constituer un gouvernement militaire. Derrière lui, c’était toute une partie de la hiérarchie militaire qui risquait de se « prononcer ».

LES RAISONS DU « GOLPE »

Pourquoi ? Le malaise de l’armée a grandi en même temps que l’Espagne s’acheminait vers la démocratie. Une menace existait, peut-être mal perçue en France, mais très présente à l’esprit des dirigeants espagnols et du roi. C’est d’ailleurs pour désamorcer un éventuel « golpe » (coup d’Etat) que Suarez décida de présenter sa démission. Mais ce départ inattendu créait une vacance politique incitant les militaires à « combler le vide ». Mais surtout, les militaires ne toléraient plus la situation créée au Pays basque par l’E.T.A. et jugeaient que le pouvoir manquait de fermeté. Ainsi, lorsque la mort sous la torture du militant basque José Arregui entraîna l’arrestation de cinq policiers, l’émotion fut grande dans la police et dans la garde civile -qui paie un lourd tribut au terrorisme- et plusieurs hauts fonctionnaires présentèrent leur démission. Plus généralement, l’armée voulait mettre un terme à un processus d’autonomie régionale considéré par elle comme une atteinte à l’unité nationale.

LE ROLE DECISIF DU ROI

Malaise dans l’armée, où les nostalgiques du franquisme sont encore nombreux, exaspération de la police, vacance gouvernementale : les conditions semblaient réunies pour tenter de restaurer l’ancien ordre des choses. Heureusement, les militaires ont commis l’erreur de croire que le roi prendrait la tête de leur mouvement sans faire de difficultés : c’est le thème que les conjurés développèrent dans l’armée et, dans la nuit du 23 février, le général Armanda tenta de lui donner une crédibilité en essayant de se faire convoquer par le roi au palais de la Zarzuela.

Mais le roi résiste. Il refuse que le général Armanda vienne à la Zarzuela, fait libérer la télévision par des militaires fidèles, affirme nettement sa volonté de faire respecter la constitution et de défendre la liberté, parvient enfin à imposer son autorité aux chefs militaires. Techniquement et politiquement, pendant cette nuit dramatique, tout a reposé sur Juan Carlos puisque tous les responsables politiques sont enfermés aux Cortès.

Pourquoi ce refus ? C’est que, comme l’écrit Marcel Niederdang dans Le Monde « La leçon de la mésaventure survenue à son beau-frère Constantin de Grèce a été parfaitement méditée par Juan Carlos. La reine Sophie, dont l’influence politique n’est pas niable, n’est pas la dernière à la lui rappeler. Le roi, démocrate convaincu et attaché à son trône, sait parfaitement qu’il ne resterait pas plus de six mois au pouvoir si, par hypothèse absurde, il acceptait d’entrer dans le jeu de certains chefs de l’armée. »

La liberté du peuple espagnol dépend donc de la personne du roi. Et la dictature militaire apparaît comme le contraire d’une monarchie garante de toutes les libertés. Pourtant, la constitution adoptée le 6 décembre 1978 n’accorde au roi d’Espagne qu’un rôle très limité. L’Etat est en effet défini comme une monarchie parlementaire : le roi ne peut refuser de sanctionner les lois ; c’est à la demande du président du gouvernement qu’il dissout les Chambre et organise les référendums. Il peut proposer un candidat à la présidence du gouvernement mais doit au préalable consulter les représentants des groupes parlementaires, et celui qu’il présente doit bénéficier de la confiance des députés. Enfin, l’initiative des lois appartient au gouvernement et aux deux Chambres et le gouvernement est responsable devant le Congrès des députés qui peut le renverser si une motion de censure recueille la majorité absolue des voix.

Les pouvoirs constitutionnels du roi sont donc beaucoup moins étendus que ceux du Président de la République française, et la monarchie espagnole ressemble apparemment à celle des pays Scandinaves. Mais la réalité politique est très différente de ce qu’indique la lettre des textes constitutionnels : la légitimité historique de Juan Carlos et l’adhésion populaire dont il bénéficie en font un arbitre entre les forces politiques, un garant de la démocratie, et un recours essentiel en cas de crise comme on l’a vu dans la nuit du 23 février.

Pour s’en convaincre, il faut relire le discours d’investiture prononcé par Juan Carlos, dans lequel le roi établit sa légitimité et expose sa mission. Cette légitimité, le roi ne la tient ni de Franco ni d’aucun parti : elle lui est conférée par «la tradition historique, les lois fondamentales du royaume et le mandat légitime des Espagnols. » Légitimité historique et populaire, qui permet au roi de renouer, par-delà la guerre civile et la dictature franquiste, avec le passé profond de la nation et avec le peuple tout entier : alors que le régime franquiste était celui des vainqueurs de la guerre civile, « le roi veut être le roi de tous et de chacun, en ce qui concerne sa culture, son histoire et sa tradition.» Il exprime ainsi l’unité de l’Espagne, tout en reconnaissant «la diversité des peuples qui constituent la réalité sacrée de l’Espagne. » Par là même, le roi est le garant de l’unité et de la liberté, et son pouvoir, né de l’histoire, s’assigne pour tâche de « maintenir la relation la plus étroite avec le peuple. »

SERVIR LE PEUPLE

Ainsi la monarchie espagnole apparaît à la fois comme un pouvoir « transcendant et enraciné » selon l’expression de Maurice Clavel : la légitimité historique et populaire permet à Juan Carlos d’être le roi de tous les Espagnols, le serviteur de tous et de chacun. Car c’est le service qui justifie son pouvoir : le service de l’Espagne est le premier devoir, que Juan Carlos doit être le premier à respecter : « avec (la grâce de Dieu) et avec l’exemple de tant de prédécesseurs qui ont contribué à la grandeur de tous les peuples d’Espagne, je veux, dit le roi, être capable d’agir comme modérateur, comme gardien du système constitutionnel et comme promoteur de la justice ». La réponse aux putschistes est déjà dans ces paroles, qui annonçaient la révolution à venir. Car en posant comme exigences premières, la justice et la liberté, Juan Carlos annonçait déjà la réforme régionale et l’évolution vers une société plus juste : « que personne n’espère un avantage ou un privilège », dit le roi qui considère « comme un devoir fondamental la reconnaissance des droits économiques et sociaux », qu’il s’agisse du droit au travail, ou de « la participation de tous dans les centres de décision, dans les moyens d’information, dans les différents niveaux de l’éducation et dans le contrôle de la richesse nationale.»

Ce discours est d’une importance capitale : il permet de comprendre que le pouvoir du roi ne se réduit pas à ses strictes attributions constitutionnelles. Il est d’une autre nature : ce n’est pas un pouvoir sur les ministres, sur les députés et sur les lois, mais un pouvoir d’arbitrage, une capacité à incarner l’Espagne tout entière, un pouvoir non de répression mais d’accomplissement. C’est le roi qui, par sa légitimité, par sa situation et par le consensus populaire, rend possible la justice et la liberté, c’est lui qui permet que s’accomplissent les transformations nécessaires.

Voilà qui dépasse singulièrement nos catégories juridiques et notre optique partisane. Mais justement, c’est parce que le roi dispose d’une légitimité dépassant le cadre des textes, c’est parce qu’il n’est pas l’élu des uns contre les autres ni le représentant de telle ou telle classe sociale, qu’il peut être le garant de l’unité, le défenseur de la liberté, le serviteur du peuple. Comme le disait il y a quelques années Santiago Carillo, aucun président de la république n’aurait pu bénéficier de cette situation et accomplir cette mission. Aussi n’est-il pas étonnant que socialistes et communistes crient « vive le roi » au Pays basque et que le peuple espagnol reprenne le même cri lorsqu’il descend dans la rue pour défendre sa liberté.

LA POUDRIERE BASQUE

Faute d’avoir compris un discours d’investiture qui leur disait déjà non, faute de reconnaître la mission essentielle du roi d’Espagne, les militaires putschistes ont échoué. Cela ne signifie pas que tout risque soit écarté. Un nouveau coup de force est possible, qui pourrait viser directement le roi au lieu de tenter de le rallier. C’est pourquoi la fermeté du roi dans la nuit du 23 février doit aujourd’hui s’accompagner d’une politique de prudence.

Cette attitude est mal comprise en France, où l’on s’attendait à une répression massive et immédiate. Mais le roi ne veut ni exposer l’Espagne à un nouveau « golpe », ni briser l’armée : il a entrepris une patiente reprise en main et compte sur le temps qui, par le jeu des mises à la retraite, permettra l’accession aux responsabilités des officiers de sa génération. Dans cette opération délicate, il peut heureusement compter sur le soutien des partis espagnols, infiniment plus reponsables que les nôtres. Ils savent ce qu’est le fascisme et refusent de sombrer dans le romantisme de la lutte armée, si excitant quand on vit à Paris. Aussi les partis n’ont-ils pas appelé à la vengeance, et refusent-ils de se laisser aller à l’antimilitarisme. Sachant tout ce qu’ils doivent au roi – y compris la vie – les dirigeants de gauche se contentent de réclamer un gouvernement d’unité nationale.

Reste la question basque, qui peut à nouveau servir de détonateur. Selon la stratégie folle de tous les terrorismes, l’E.T.A. a voulu par ses attentats et ses enlèvements susciter une répression qui aurait démontré que Juan Carlos n’était pas autre chose que la réincarnation de Franco. Le roi n’est pas tombé dans ce piège : le mouvement d’autonomie est en cours au Pays basque et les terroristes étaient en train de se couper de la population jusqu’au moment où l’assassinat de José Arregui a déclenché des manifestations de solidarité avec l’E.T.A. Aujourd’hui, la stratégie des terroristes paraît fallacieuse et suicidaire : d’une part les actions terroristes ont directement provoqué un coup d’Etat qui aurait, en cas de succès, entraîné une répression à la chilienne, d’autre part le roi est clairement apparu comme le défenseur de la démocratie et des libertés régionales. D’où le cessez-le-feu décidé le 28 février par l’E.T.A. politico-militaire.

Tant que les nostalgiques du franquisme -et parfois de l’hitlérisme- demeureront dans l’armée, tant que de nombreux officiers considéreront l’autonomie régionale comme une « atteinte au drapeau », tant que les terroristes basques ne sortiront pas de leur délire, les institutions espagnoles seront menacées. La sagesse des partis politiques et des syndicats, l’adhésion du peuple à la monarchie, permettent évidemment d’écarter un certain nombre de risques. Mais, comme dans la nuit du 13 février, l’essentiel repose encore sur le roi : celui que l’on nommait Juan el Breve (Juan le Bref), celui qui était considéré comme un « monarque scandinave », est le seul rempart contre la dictature. Lui qui avait promis, lors de son investiture, « fermeté et patience » doit aujourd’hui réaliser la délicate conciliation de ces deux attitudes. Il sait qu’un nouveau putsch se ferait contre lui. Mais il dispose, pour écarter les périls, d’une légitimité populaire à laquelle nul autre ne peut prétendre. Phénomène insaisissable et essentiel, qui unit indissolublement le destin d’un homme et la liberté d’un peuple.

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Le texte complet du discours d’investiture de Juan Carlos a été publié en « document » dans le Cahier de Royaliste numéro 6. Ce même cahier comporte le texte d’une conférence de Bertrand Renouvin sur la guerre d’Espagne.

Article publié dans le numéro 334 de « Royaliste » – 5 mars 1981