Cela fait longtemps que la gauche est dans l’opposition. Les détenteurs du pouvoir forment quant à eux un composé instable de personnages et de groupes beaucoup plus fidèles à une part d’eux-mêmes que ne le disent leurs détracteurs.

Paraît ce qui n’est pas. Denis Collin, professeur de philosophie, et Jacques Cotta, journaliste de télévision, n’ont pas réuni leur connaissance de l’histoire de la gauche, leur expérience militante et leurs capacités d’analyse pour reprendre la rengaine des déçus du jospinisme, ou le grand air de la trahison de la « gauche plurielle ». Qu’on se rassure ! Nos deux auteurs ne donnent pas non plus dans le message crépusculaire des illusions courageusement sacrifiées aux « contraintes » du marché mondialisé.

Certes, on trouvera un relevé rapide et précis des mensonges, abandons et reniements qui doivent être imputés aux hiérarques aux affaires depuis 1997. C’est utile, comme un constat d’accident de la circulation : l’inventaire des dégâts et le rappel des trajectoires permet de comprendre les causes, afin que les responsables soient jugés et éventuellement condamnés.

Mais devant quel tribunal et sur quels critères ? La « génération morale » porte, bien entendu, des jugements moraux que nuancent ces enfants de Marx et de Ménie Grégoire. Ce qui produit le débat classique entre ceux qui dénoncent les menteurs et ceux qui les excusent au nom du réalisme. Les hiérarques n’avaient « pas le choix », ce qui peut signifier qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de mentir ! On voit la morale réaliste s’abolir en vulgaire cynisme, mais cela ne nous avance pas beaucoup : les indignations des grandes consciences n’empêchent pas les chauffards de rouler à tombeau ouvert avec un verre de trop dans le nez.

Denis Collin et Jacques Cotta ont pour premier mérite de ramener l’affaire de la « gauche plurielle » sur le terrain politique et de chercher les causes du désastre dans l’histoire des idéologies – qui sont beaucoup plus vivaces qu’on ne le dit. D’une enquête minutieuse, ressort une hypothèse neuve et pertinente : les hiérarques « pluriels » nous ont certes menti, mais ils n’ont pas trahi : la plupart sont restés fidèles, en partie du moins, à leurs engagements premiers.

L’illusion tient au fait que nous avons cru que ces hiérarques (Lionel Jospin, Laurent Fabius, Martine Aubry, Elisabeth Guigou…) appartenaient à la grande tradition de gauche, et que ces hiérarques nous ont fait croire qu’ils étaient LA gauche démocrate et socialiste. Or ces dames et ces messieurs forment un composé qui, dans sa formule originelle, n’est pas nécessairement socialiste (c’est le cas des « démo-chrétiens ») et pas vraiment démocrates (c’est le cas de l’extrême gauche marxiste, mais aussi des technocrates conséquents).

Or la direction du Parti socialiste repose sur l’alliance entre des anciens marxistes qui ont abandonné leur conviction intellectuelle mais gardé l’efficacité acquise l’école trotskyste (c’est le cas de Lionel Jospin et de Jean-Christophe Cambadélis), de « démo-chrétiens » (2) incapables de prendre le pouvoir par leurs propres moyens mais qui ont gardé intactes leurs certitudes (Michel Rocard, Jacques Delors et Martine Aubry, François Hollande) et de technocrates (Dominique Strauss-Kahn) auxquels se joint des patrons « de gauche » (les familles Riboud et Seydoux), des affairistes (le mystérieux M. Moatti, par exemple), et les carriéristes Verts.

Toutes ces personnalités sont demeurées remarquablement solidaires des tendances idéologiques qu’elles représentent : Michel Rocard n’a cessé d’être travaillé par son ambivalence (technocratie classique et protestantisme libéral), Lionel Jospin est l’héritier du pacifisme a-national, les démo-chrétiens pratiquent avec ardeur le moralisme sacrificiel (ou plus exactement font pénitence sur le dos d’autrui) et tous sont plus au moins issus de la révolution culturelle de Mai 1968, récupérée par les nouveaux socialistes qui s’étaient donnés pour programme de « changer la vie ».

Proches des analyses de Jean-Pierre Le Goff (3), Denis Collin et Jacques Cotta montrent fort bien comment les libertaires, ennemis par définition de l’autorité, les « démo-chrétiens », hostiles à l’Etat républicain et à la nation, et la technocratie plus ou moins affairistes forment une oligarchie étrangère à la tradition socialiste française (républicaine, patriote) et suffisamment puissante pour l’évincer du pouvoir. Comme la défaite de la gauche historique a coïncidé avec la déconfiture communiste, plus rien n’empêchait que les jospino-deloristes et les libéraux patentés s’attirent et se soudent comme deux aimants. Des pages excellentes sur l’européisme et sur la fin de l’école viennent conforter une hypothèse qui ne conduit pas à la résignation. Dévoilé, l’illusionnisme « pluriel » perd sa séduction et le jospinisme est en voie de décomposition. Le pays est saccagé, la souffrance sociale est considérable, mais la gauche se cherche dans les mouvements de contestation et de révolte. Il y a un avenir pour la République sociale et pour la nation.

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(1) Denis Collin, Jacques Cotta, L’illusion plurielle. Pourquoi la gauche n’est plus la gauche ? JC Lattès, 2001.

(2) Ceux que j’appelle faute de mieux les « démo-chrétiens » ne sauraient être confondus avec les héritiers du catholicisme social, ni avec les catholiques de gauche qui se retrouvent notamment à Témoignage chrétien.

(3) Jean-Pierre Le Goff, Mai 1968, l’héritage impossible, La Découverte, 1998.

 

Article publié dans le numéro 774 de « Royaliste » – 11 juin 2001