Séchez vos larmes de crocodile, quittez les tribunes caritatives, cessez de prendre la pose compassionnelle : à la dure école du père Wresinski on apprend que la misère implique un engagement de tout l’être et exige des solutions politiques.

Le livre que Marie-Pierre Carretier consacre à Joseph Wresinski (1) n’appartient pas au genre hagiographique. En bonne journaliste, la biographe du père Joseph se borne à raconter une vie, à expliquer la signification et le prolongement d’une œuvre collective, dont le père Wresinski fut le premier auteur, l’ardent propagandiste, et qui se continue avec Geneviève de Gaulle.

Une vie. Celle d’un fils d’immigrés polonais, né à Angers en 1917 et qui vécut toute son enfance dans la misère :  Joseph subit le froid, la faim, la xénophobie, son père déserte le foyer… Tout les éléments sont réunis pour que le petit Wresinski ne puisse échapper au plus noir des destins. Mais l’adolescent est un chrétien intelligent et décidé. Après une brève adhésion au Parti communiste, il entre à la JOC, envisage de devenir pâtissier, mais choisit la prêtrise. Très vite, son évêque l’envoie au bidonville de Noisy-le-Grand.

Une œuvre. C’est à Noisy que naît le mouvement ATD-Quart Monde. L’action qui se mène dans cet enfer n’est pas à classer au rayon des « bonnes œuvres » : on n’y participe pas pour soulager épisodiquement sa mauvaise conscience, pour le douteux plaisir de plaindre les pauvres gens, pour disserter sur le caractère rédempteur de la souffrance. Avec le père Joseph, on s’engage pour délivrer, on milite pour libérer, on consacre sa vie à un combat révolutionnaire pour l’application rigoureuse des principes proclamés par la Déclaration de 1789 et le Préambule 1946 : égale dignité de chaque être humain, droit immédiat au bien-être matériel, au travail, au savoir, mais aussi droit à la beauté – celle des œuvres humaines, celle de son propre corps. L’histoire de la manucure du camp de Noisy, qui vaut à elle seule l’achat du livre, est exemplaire d’une action commencée dans l’extrême détresse et qui conduisit le père Wresinski à la tribune de l’ONU et au Conseil Economique et Social où il présenta et fit adopter son rapport décisif sur la grande pauvreté, aux effets positifs mais trop limités. Il ne suffit pas de faire reculer la misère – qui d’ailleurs ne recule pas.. Le Père Wresinski disait que « l’avancée d’une démocratie se mesure à l’avancée du plus démuni de ses membres ». Nous ne sommes pas encore en démocratie. Les raisons de la colère demeurent. Elles poussent à s’engager.

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(1) Marie-Pierre Carretier, La misère est un péché, Biographie de Joseph Wresinski, Robert Laffont, 2000.

 

Article publié dans le numéro 755 de « Royaliste » – 18 septembre 2000