Lorsqu’il célèbre les « traditions » locales et cultive la nostalgie des « racines », Jean-Pierre Pernaut reprend les thèmes habituels de l’utopie réactionnaire qui servent de bande-son pour la visite d’un zoo humain.

Qui est donc le souriant présentateur du « 13 heures » de TF1 ? Un pétainiste ? Un télécrate rusé ? Un folkloriste ?

Tardivement découverte, l’analyse rigoureuse de Michel Le Guenic apporte de bonnes réponses à ces lancinantes questions – sans que je sois tout à fait d’accord avec les conclusions de l’auteur (1). Celui-ci a eu la patience d’observer le journal de 13 heures, d’étudier 160 reportages, de répertorier les thèmes, de quantifier tout ce qui pouvait l’être avant d’interroger le souriant personnage qui conçoit et présente ce produit emblématique.

La raison de cette réussite ? Jean-Pierre Pernaut a capté l’air du temps : pas seulement le retour au « traditionnel » mais aussi la négation du politique qui s’est manifestée de diverses manières :, hostilité à l’Etat (thème exploité par Jean-Pierre Pernaut dans son émission « Combien ça coûte » ?), anti-intellectualisme, culte de l’authenticité locale opposée aux technocrates parisiens…

Le metteur en scène du « 13 heures » épouse cette tendance rétrograde, la conforte et la modèle à sa manière. Au nom du « bon sens » et de la « proximité », Jean-Pierre Pernaut est l’homme d’un parti pris : montrer de jolies choses et des braves gens, ce qui exclut les ouvriers des zones industrielles, les jeunes chômeurs des banlieues, les employés de bureau, les grandes villes.

Ces préférences explicites et ces exclusions implicites font apparaître une France imaginaire composée de « régions » inventées pour les besoins de la cause avec des bribes de réel, des morceaux de baratin lyrique et des guirlandes de nostalgie campagnarde.

La fête du canard dans l’Aveyron (avec ses gratounades), la gouleyante bernache du vendangeur, la bigoudène mystique sur son vélo, les korrigans de la toujours mystérieuse Bretagne, la « poésie du gibier », les paysans provençaux dans des poses inévitablement « gionesques », et tout un défilé de potiers traditionnels, de chaudronniers bien de chez nous, de tonneliers à l’ancienne, de vignerons identitaires, de poulardes naturelles, de vins frais (chez Pernaut, l’alcool coule à flots) avec, en apothéose, le reportage sur la châtaigne corse, qui a duré 7’46 alors que la moyenne est de 2’ 40. Inouï !

Comme le dit Michel Le Guenic, les « régions » pernautiques sont peuplées de « vrais gens », proches de la nature, humbles, attachés à leurs « racines » (le mot revient tout le temps), qui habitent un charmant village, préfèrent la pauvreté et la joie simple du travail manuel aux illusions du progrès, qui choisissent de demeurer là où le temps s’est arrêté (avant 1789), loin des hordes de touristes, plutôt que de se perdre dans la foule des mégalopoles.

Ce discours vieux d’un bon siècle s’enrobe d’une poésie crémeuse, plus païenne que catho-traditionaliste, où est question de l’âme des lieux, de coutumes plurimillénaires, de cultes antiques.

Cette France de « nos régions » est finalement réduite à musée ethnologique agrémenté d’un zoo humain où l’on voit évoluer le sabotier, le vrai montagnard et le bouilleur de cru. Il y a sans doute du Barrès dans ce Pernaut mais, contrairement à ce que dit Michel Le Guenic, pas la moindre trace de gaullisme. Le général de Gaulle, c’est la force de dissuasion nucléaire, le projet industriel national, la modernisation de l’agriculture, le développement des villes – à l’opposé des fantasmagories localistes.

Le pétainisme n’est pas composant actif du pernautisme, mais plutôt un discours reflétant partiellement l’utopie réactionnaire qui a pris naissance au 19ème siècle et qui continue de se diffuser dans divers milieux – de la droite traditionaliste à l’écologisme selon les Verts et José Bové.

Cela sans oublier que le message rassurant et euphorisant de Jean-Pierre Pernaut prépare les enracinés et les déracinés à l’absorption de Coca Cola. A TF1, là est l’essentiel.

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(1) Michel Le Guenic, « Nos régions » selon Jean-Pierre Pernaut, Pétainisme ou pittoresque ? France Europe Editions, 2003.