Jean-Paul Dollé fut, dans les années soixante-huit, un « hystéro, coco, gaucho ». Plus précisément un « mao-spontex ». Encore un mea culpa ?

Eh ! oui, on s’attend à du très banal : la rengaine des illusions perdues, le livre-allumette qui brûle-ce-que-l’on-a-adoré. Ou pire encore : le stalinien de gauche qui se transforme en stalinien de droite – tout aussi sectaire et bêtifiant. Heureusement, Jean-Paul Dollé ne se soucie pas de la mode intellectuelle. Il a le courage, rare ces temps-ci, d’écrire au Président de la République des lettres (1) qui ne sont pas de rupture. Au contraire, Dollé s’adresse à Mitterrand comme à un vieil oncle, avec affection et bienveillance. Oh I bien sûr, ce vieil oncle n’est pas parfait : il a eu une vie agitée, des compagnons pas très drôles et il travaille aujourd’hui avec des gens vraiment pas fréquentables. Comment peut-il supporter Marchais et Krasucki ?

Pour se remettre de leur cynisme vulgaire, l’oncle Mitterrand a la chance d’avoir un neveu qui est aussi bon écrivain que philosophe subtil. Il est vrai que ce fut un enfant terrible. Gauchiste désirant « changer la vie », il n’a même pas adhéré au Parti socialiste après que celui-ci a repris le célèbre slogan… Mais le Président sait que les meilleurs des « maos » ont fait une expérience décisive, pour eux, pour lui comme pour nous. Jean-Paul Dollé le dit fort bien, en quelques phrases qui résument son livre : de 1969 à 1975, les gauchistes ont « à une vitesse vertigineuse, consumé deux siècles de modernité révolutionnaire. Fabuleux voyage dans le temps et dans l’espace, expérience souvent traumatisante, toujours féconde pour ceux qui ont eu la chance d’y réfléchir et d’en tirer profit. Maintenant que nous avons parcouru toutes les étapes de la niaiserie, de la folie, voire de la terreur, inhérentes à toute conception politique du monde, nous pouvons enfin désacraliser la politique et commencer à comprendre la démocratie ».

C’est dire que Jean-Paul Dollé nous entraîne très loin des motions de congrès et des petites rivalités politiciennes. Il s’agit de penser le juste, qui n’est ni la propriété d’une classe, ni un service public ; de réfléchir à notre modernité, « gueule de bois d’après la Révolution française et l’épopée napoléonienne… » ; de faire autrement de l’économie (bien que Dollé soit sur ce point assez ambigu) ; de redécouvrir que l’enseignement est moins affaire de réforme que de désir ; de se souvenir que l’Europe se définit par le « souci de l’âme » et non par les règlements du Marché commun…

Autant de méditations belles et fortes, qui n’empêchent pas Jean-Paul Dollé de proposer à son vieil oncle des mesures concrètes, immédiatement réalisables. Par exemple, transformer le RER en un lieu de culture vivante. Ou encore instituer, pour les militants socialistes, « le minimum décent de la lucidité mondiale, le SMIC de la connaissance du totalitarisme ». Réformes utiles, mais partielles, qui ne doivent pas faire oublier que le Président de la République a une tâche majeure à accomplir : faire mourir les mythes de la gauche afin de pouvoir vraiment transformer ce pays. Clairvoyance de l’enfant terrible que Dollé a su rester…

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(1)    Jean-Paul Dollé, M. Le Président, il faut que je vous dise, Editions Lieu Commun.

Article publié dans le numéro 402 de « Royaliste » – 11 avril 1984