Si toute vérité historique est bonne à dire, encore faut-il prendre soin de l’établir.

Lorsque le journaliste Thierry Wolton fit paraître un livre dénonçant Jean Moulin comme agent soviétique, nous avions (1) rapidement démonté cette opération médiatique fondée sur un révisionnisme historique qu’inspire, comme chez Vergés, une morale de chaisière nihiliste : tous des salauds… sauf moi. Mais nous ne pouvions, dans le cadre d’un article, évoquer le fond de l’affaire. Pierre Vidal-Naquet, quant à lui, a pris le temps et s’est donné la place nécessaire à une critique en règle en consacrant à « L’affaire Jean Moulin » un petit livre salubre, dur et allègre (2).

L’opération de salubrité publique consiste à balayer, méthodiquement, les accusations et diffamations par lesquelles on tente de salir la mémoire de Jean Moulin. Certes, le règlement de comptes politiques publié par Henry Frenay, ancien chef de Combat, doit être soigneusement séparé de la boue lancée par Me Vergés lors du procès Barbie et du coup médiatique d’un Thierry Wolton. Mais l’accumulation des rumeurs et des soupçons aboutissait à une sorte de procès en révision, dans lequel seule l’accusation était entendue. L’immense travail de Daniel Cordier (3) et la sèche mise au point de Pierre Vidal-Naquet ne rétablissent pas seulement un équilibre : ils ruinent la thèse d’un Jean Moulin communiste et de surcroît agent soviétique.

Comment ? En reprenant patiemment chaque « preuve » avancée, en examinant attentivement le moindre indice, en s’interrogeant sur la cohérence du système d’accusation. Cela donne un livre dur, non dans le style, mais par le caractère implacable de la démonstration faite par Pierre Vidal-Naquet. De la délation misérable de Thierry Wolton, il ne reste rien : ses ignorances, ses invraisemblances, ses interprétations abusives et ses falsifications prouvent que l’homme n’est pas un historien, ni même un journaliste scrupuleux.

Le démontage minutieux de cette affaire sordide provoque cependant une allégresse que l’auteur du « Trait empoisonné » a sans doute éprouvée. Elle tient sans doute au fait que Pierre Vidal-Naquet apporte les éclaircissements nécessaires, mais surtout à la belle leçon d’histoire et de méthode historique qu’il donne à cette occasion. La leçon porte sur les héros et les saints dans l’histoire de notre civilisation, depuis les figures homériques jusqu’aux grands hommes du Panthéon en passant par Siméon le Stylite. Elle s’accompagne d’un discours sur la méthode historique, que le cas Wolton illustre remarquablement : pour ne pas tomber dans la fantasmagorie, il faut se méfier systématiquement de la vision policière de l’histoire, vérifier et recouper les informations, établir l’authenticité des documents et savoir les critiquer, veiller à la vraisemblance des interprétations, à la cohérence des hypothèses…

Pierre Vidal-Naquet éprouve autant de joie à faire son métier d’historien qu’à expliquer, ses règles. Ce faisant, il intéresse l’ensemble des citoyens qui sont confrontés chaque jour à la masse impressionnante des faits, des déclarations contradictoires, des rumeurs, et qui ne cessent de se poser la question de la vérité. Sans prétendre la détenir, en se doutant qu’elle est inaccessible, les citoyens qui votent, qui lisent et qui regardent la télévision doivent exiger, comme les historiens, qu’il n’y ait pas de prime au scandale, ni de surenchère sur le n’importe quoi. C’est beaucoup demander. Mais Pierre Vidal-Naquet a raison de nous rappeler qu’il n’y a pas de République – de souci du bien commun – sans pédagogie. Et il démontre, plume à la main, que le bon pédagogue peut être aussi passionnant que le meilleur détective de roman.

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(1) “L’honneur de Jean Moulin », « Royaliste » n° 603 du 14 juin 1993.

(2) Pierre Vidal-Naquet, Le trait empoisonné, Réflexions sur l’affaire Jean Moulin, La Découverte, 1993.

(3) Daniel Cordier, Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, Lattès, trois volumes publiés.

Article publié dans le numéro 611 de « Royaliste » – 13 décembre 1993