En déclarant à New York que « l’exception culturelle franco-française est morte », Jean-Marie Messier a provoqué des réactions indignées. Inutile d’en rajouter ! Assis au bord de la mare, regardons la franchouillarde grenouille enfler, enfler, enfler…

Une provocation vulgaire et bête méritait-elle tant de belles et bonnes répliques ? Sans doute. Mais on peut prendre les choses autrement : comme une bouffonnerie du Boulevard, bourrée de pirouettes et de jactance qui tentent de faire oublier le ténu de l’intrigue.

L’affaire Messier, qui a fait la une de la grande presse en fin d’année, c’est l’histoire d’un quidam qui se prend pour Napoléon signant des décrets dans Moscou en flammes. Mais la ville s’appelle New York, un appartement tient lieu de Kremlin et celui qui se prend à la fois pour un capitaine d’industrie et pour un aigle de la pensée n’a pas les moyens de se faire obéir en France.

Après tout, Jean-Marie Messier n’était qu’une petite pointure au cabinet d’Edouard Balladur, le serviteur zélé de maîtres qui l’ont autorisé à récupérer une entreprises dont il avait préparé la privatisation – en l’occurrence la Compagnie générale des Eaux, présidée par la gentille petite grenouille franco-française depuis 1996. C’est avec cette grosse barque, rebaptisée Vivendi car l’autre nom était synonyme de corruption, que le bonhomme Messier, à force de grenouillages dans le marigot franco-français a constitué un groupe de communication qui se situe au deuxième rang mondial et qui est devenu un groupe franco-américain, résultat de la fusion entre Vivendi, Universal et Canal Plus.

Les courtisans se réjouissent : un Français à la conquête de l’Amérique, de Hollywood – du monde ! Que l’homme soit Français ou Syldave, que le groupe soit américain ou moldo-bordure, c’est sans importance : il s’agit là d’un de ces groupes prédateurs qui pratiquent la fusion-absorption pour pomper tout ce qui est rentable à court terme et qui détruisent peu à peu tout ce qui fait la valeur réelle de l’entreprise : son génie propre, les talents qu’elle rassemble, le caractère aventureux qui fait son attrait… Exemples ? La plupart des hebdomadaires français, et notamment les publications contrôlées par le Napoléon de Central Park. Pas étonnant que le bonhomme Messier veuille réduire la part de Canal Plus dans le financement du cinéma français ! Sous le prétexte d’une mondialisation de la culture, il n’y a qu’une vulgaire question de gros sous. Facile de s’opposer au grotesque Harpagon : il suffit que les dirigeants politiques en aient la volonté.

En attendant « l’attitude offensive et volontariste » de l’Etat promise par Jack Lang, observons la grenouille. Comme ses congénères, Jean-Marie Messier est un vorace. Il absorbe, il dévore, son tour de taille approche de celui du bœuf. Ivre de sa puissance apparente, il pontifie sur le terrorisme, la misère du monde et les civilisations, ébahi d’avoir discuté avec Samuel Huntington et Francis Fukuyama, ravi de nous faire voir la profondeur de sa devise personnelle : « quand on peut agir, on doit agir » (1). Fichtre !

Eh ! bien mange, Jean-Marie ! Achète encore, avale, prend du ventre, devient aussi gros que AOL Time Warner (le premier groupe mondial dans ta catégorie) et passe lui devant le nez. Mais fais gaffe. D’autres, avant toi, qui étaient d’authentiques Américains, de vrais capitaines d’industrie ou de purs aventuriers (tout le contraire d’une la créature du cénacle balladurien) ont explosé en pleine ascension. Le gigantisme capitaliste est aussi opaque et incontrôlable que le gigantisme soviétique, l’appétit des actionnaires les rend capables de toutes les manœuvres possibles et imaginables, et les partenaires de la franchouillarde grenouille sont aussi violents et rusés que celle-ci. Fais gaffe, Jean-Marie, vraiment gaffe : comme dans les westerns de notre enfance, ce sont toujours les grandes gueules qui finissent par tomber, truffées de plomb, le nez dans la poussière, au sortir d’un bouge.

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(1) Voir Le Monde du 19 décembre 2001 : « Construire les ponts de l’après-11 septembre ».

 

Article publié dans le numéro 785 de « Royaliste » – 7 janvier 2002