« Mensonge sur le passé, imposture quant à la tradition vraie, la passion intégriste des ultras -royalistes ou non – n’est qu’une des formes du nihilisme où vient s’abolir tout ce qui vaut d’être vécu et mérite d’être sauvé » (Comte de Paris).

Craindre Jean-Marie Le Pen, et par conséquent agir avec circonspection. Telle n’a pas été l’attitude des états-majors politiques, qui ont cru pouvoir jouer au plus fin. A gauche, on a jugé le phénomène passager, mais bien utile pour embarrasser l’adversaire. A droite, on a méprisé, puis composé, avant de tenter de récupérer les thèmes du Front national. Se sont ajoutées les initiatives de francs-tireurs qui ont essayé l’agression physique, les insultes, et les attaques ad hominem…

Nous pouvons, maintenant, apprécier les résultats. Le Front national est installé, pour longtemps, dans la vie politique. En reprenant ses thèmes sur l’immigration et le désordre des mœurs, sans parvenir aux réformes promises, la droite chiraquienne a perdu sur les deux tableaux : elle a donné un semblant de légitimité à la propagande du Front national, et elle a fait la preuve de sa « mollesse ». Quant aux violences physiques et verbales, J.-M. Le Pen n’a cessé d’en tirer profit : elles enrichissent sa mise en scène et donnent à l’apôtre de la « vraie France » l’auréole du martyr. Désormais, l’homme est incontournable. L’an prochain, il recueillera au moins 8% des voix, peut-être 10 ou 12%, et dans certaines villes du midi il représente déjà un quart de l’électorat.

FAIRE REVER ?

Jean-Marie Le Pen progresse et progressera encore si les partis classiques continuent de mélanger, à droite le mépris et les compromissions, à gauche l’insulte et l’exploitation politique du phénomène. Mais le refus de toute complaisance idéologique et électorale ne suffira pas. Le chef du Front national est un homme intelligent, qui ne se contente pas de faire fonctionner la mécanique du bouc émissaire. Il est en train de fabriquer une mythologie, pauvre assurément, mais qui paraît d’autant plus attrayante qu’il n’y en a plus d’autre sur la place publique. Le communisme agonise, le socialisme n’a plus de projet de société, et le libéralisme à la mode Léotard n’est qu’une coquille vide. Ce n’est donc pas sans raisons que J.-M. Le Pen s’estime « le seul, maintenant, à pouvoir faire rêver les Français ». Cette conviction peut faire sourire. Souvenons-nous, cependant, que la prétendue Révolution nationale avait séduit nombre de Français avec son slogan banal et ses incantations débiles.

La conjoncture est aujourd’hui différente, mais les thèmes sont proches. Même culte du chef, même xénophobie, même mépris des politiciens, même apologie des valeurs traditionnelles et de la patrie contre la décadence et le désordre des mœurs, même manière de se référer à la religion, à Jeanne d’Arc, et au pays des ancêtres. Tout est là, dans la déclaration grandiloquente faite à la Trinité sur Mer, au terme de laquelle le peuple est appelé à désigner le « chef » qui conduira « son sursaut et sa renaissance ».

Même si une majorité de Français récuse ce discours, le fait est que le « chef » séduit des millions de citoyens parce qu’il paraît répondre à une angoisse, combler un désir, donner une espérance dans une société privée de ses repères habituels. Il est difficile, en effet, d’affronter les violences et de répondre aux exigences du mode de vie individualiste. Il est dur de voir disparaître une société qui prend, à mesure qu’elle s’éloigne, l’apparence de l’âge d’or de la solidarité et de l’identité heureuse. D’où la nostalgie des valeurs et la quête d’une autorité qui les restaurerait. Ces sentiments ne sont pas méprisables, et il serait absurde de jeter l’opprobre sur l’électorat du Front national, qui donne une forme politique particulière à une inquiétude très largement répandue. Au lieu d’exclure cette catégorie de citoyens, ou de la ridiculiser comme on le fait parfois à gauche, il faut expliquer sans

relâche pourquoi l’exploitation nationaliste du sentiment patriotique, pourquoi l’exploitation moralisatrice du souci des valeurs relèvent du mensonge et de l’imposture.

DESILLUSION

Qu ‘il s’agisse des immigrés, de l’état de la société ou de l’avenir de la nation, point d’autre parade au discours lepéniste que le difficile langage de la vérité. Il faut dire que les immigrés ne partiront pas, et qu’ils sont une chance pour notre pays. Il faut montrer que l’idée de décadence est démentie par notre vitalité intellectuelle, par nos capacités d’invention, par notre adhésion toute récente à la démocratie. Il faut rappeler qu’un ordre moral ne restaurerait aucune valeur, se réduirait à une police des mœurs, à une insupportable intervention de l’Etat dans la vie des gens, à une confusion des domaines que notre tradition refuse. Il faut dire encore que le gouvernement aristocratique souhaité par Le Pen est une impossibilité théorique et pratique, qui se résout dans la violence : comme il n’y a pas de critère sûr de la qualité et de la capacité des hommes, la lutte entre les « meilleurs » est permanente, sanglante parfois, jusqu’à ce que le plus fort impose sa loi.

Il faut dire, enfin, que tout homme politique qui s’estime « plus Français » que les autres Français porte atteinte à l’unité du pays, et le réduit à sa propre mesure. Il y a des idées, des valeurs, des communautés qui existent et demandent à être servies. Qui s’en empare, qui prétend les déterminer, les incarner intégralement aboutit à une subversion et à une destruction de celles-ci. Tel est le paradoxe classique, cent fois établi, auquel J.-M. Le Pen expose ses militants et ses électeurs jusqu’à l’inévitable désillusion.

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Editorial du numéro 471 de « Royaliste » – 13 mai 1987