Ancien élève de l’École normale supérieure, Jean-Loup Bonnamy est agrégé de philosophie. Spécialiste de philosophie politique, il publie régulièrement dans Le Figaro et Le Point et vient de faire paraître en compagnie de Renaud Girard un texte consacré à la pandémie : « Quand la psychose fait dérailler le monde ». Avant de débattre avec lui sur les stratégies de lutte contre le Covid-19, nous avons voulu l’interroger sur sa conception du patriotisme économique.

 

Royaliste : Vous avez récemment publié vos réflexions sur la crise sanitaire. Établissez-vous un lien entre cette crise et la situation dans laquelle se trouve notre industrie ?

Jean-Loup Bonnamy : Face à la pandémie, le gouvernement a décidé la fermeture des restaurants et des stations de ski. Quant à ces dernières, il faut remarquer ceci : les élites de notre pays ont fait depuis trente ans le choix de la désindustrialisation et misé sur les services et sur le tourisme.  La fermeture des stations de ski nous condamne donc à une double peine puisque nous avons été contraints de fermer les activités sur lesquelles nous comptions après avoir désindustrialisé. Plus d’industrie, et pas de services !

J’avais fait cette remarque sur la chaîne C News qui avait repris un extrait de mon intervention sur Twitter. Il y a eu beaucoup de commentaires favorables mais une forte minorité a contesté mes propos et certains m’ont conseillé d’aller travailler dans une usine, par exemple chez Peugeot puisque je suis franc-comtois, pour faire l’expérience d’un travail fatiguant et salissant.

Ces réactions critiques m’ont paru très significatives car on ne les aurait pas trouvées en Allemagne, en Corée du Sud ou au Japon. Les Français n’ont jamais été amoureux de leur industrie ! Par ailleurs, l’idée que mes commentateurs critiques se font de l’industrie est complètement fausse. Ceci pour trois raisons :

La première concerne l’intérêt général et la richesse nationale du pays.

La deuxième, c’est que, loin des images venues des romans de Dickens et de Zola, l’industrie ne connaît plus les tâches répétitives et salissantes d’autrefois, soit parce qu’elles ont été délocalisées, soit parce qu’elles sont assurées par des robots. Les métiers de l’industrie sont intéressants et assez bien rémunérés : un ouvrier gagne entre 1 500 et 2 500 euros par mois selon l’entreprise et selon son expérience. Je connais une jeune femme issue de l’immigration, sans aucun diplôme, qui gagne 2 000 euros nets par mois en CDI chez Peugeot à Sochaux où elle avait reçu une formation interne.

La troisième raison concerne la situation des classes populaires, qui, à cause de la désindustrialisation sont dans une situation bien plus difficile qu’à l’époque de la grande industrie. Ces classes populaires subissent le chômage et le RSA ou bien sont assignés à des tâches précaires avec très peu de formation et de bas revenus. Nous voyons que toutes les zones qui ont subi la désindustrialisation sont aujourd’hui ravagées, sinistrées sur le plan social.

Pour résumer, nous sommes un peuple qui n’aime pas trop l’industrie parce qu’elle est contraire à une certaine idée du panache mais notre pays est en même temps capable de grandes et belles réussites industrielles : il a connu et connaît encore de grands capitaines d’industrie et de belles entreprises industrielles. Nous sommes donc capables de grands succès industriels mais pour qu’il y ait de tels succès il faut un mélange très particulier de libéralisme et de dirigisme.

Royaliste : Pourriez-vous préciser la composition de ce mélange ?

Jean-Loup Bonnamy : Il faut que l’Etat stimule et accompagne les entreprises industrielles par le moyen d’une véritable politique industrielle. Cela signifie qu’il faut une articulation entre un Etat stratège et planificateur et le monde de l’entreprise. Telle fut la politique de Colbert, de Napoléon III, du général de Gaulle et de Georges Pompidou. Aujourd’hui, nous nous désindustrialisons parce que nous n’avons plus  cette articulation entre le secteur public et le secteur privé. La situation s’est inversée : la France est libérale là où elle devrait être dirigiste, et dirigiste là où elle devrait être libérale.

Royaliste : Expliquez-nous cette inversion…

Jean-Loup Bonnamy : De novembre 2019 à mars 2020, l’actualité a été dominée par la réforme des retraites, qui faisait suite aux réformes Balladur de 1993, Juppé de 1995, Fillon de 2003, Sarkozy de 2010 et en 2020 le gouvernement a eu recours à l’article 49-3 pour faire passer cette réforme comme si le problème des retraites était fondamental.. Puis la crise sanitaire a éclaté et nous nous sommes aperçus que c’était la désindustrialisation qui était le problème fondamental, révélé par la pénurie de masques, de respirateurs, de tests.

Toutes ces carences ont révélé le délitement de notre appareil industriel. Par exemple, fin mars, la France désindustrialisée effectuait seulement 12 000 tests quotidiens alors que l’Allemagne, géant industriel, en réalisait déjà 80 000 et a eu beaucoup moins de morts, avec un confinement moins strict, que la France au printemps dernier. Or vous savez que si nous avons réalisé moins de tests que les Allemands, c’est que nous manquions de réactifs chimiques, d’écouvillons et de machines pour l’analyse des tests – toutes choses que nous ne produisons pas. Nous nous sommes aperçus que nous étions devenus dépendants de la Chine pour la fabrication de notre matériel médical et de nos médicaments. Or la Chine peut fort bien décider, par nécessité ou par volonté de chantage géopolitique, de ne pas nous livrer les machines et les produits dont nous avons besoin. On voit que la désindustrialisation affecte gravement notre souveraineté, met en péril notre sécurité.

Si nous avions ouvert des usines au lieu de lancer une nouvelle réforme des retraites, notre balance commerciale serait à l’équilibre, nous ne serions plus dépendants de l’étranger pour des produits essentiels et le problème des retraites se serait réglé de lui-même en raison du retour à une situation de plein emploi et de l’augmentation induite du nombre de cotisants.

Royaliste : Vous établissez donc un rapport de cause à effet très étroit entre la désindustrialisation et le chômage…

Jean-Loup Bonnamy : Oui. En 25 ans, la France a perdu 1,5 million d’emplois industriels. Aujourd’hui, l’industrie ne représente plus que 11% de notre PIB – contre 25% à la fin des années soixante-dix. Nous sommes très en dessous de la norme européenne puisque la part de l’industrie en Allemagne est de 25% du PIB, et de 16% en Italie. La Grèce mise à part, nous sommes de ce point de vue les derniers dans l’Union européenne. Nous n’avons plus que 2,7 millions de personnes employées dans l’industrie, alors qu’ils étaient 6 millions à la fin des Trente Glorieuses. Et nous sommes toujours sur la pente descendante : chaque année, la France perd l’équivalent de la ville de Fontainebleau en emplois industriels. Notre machine industrielle se trouve donc amputée de la moitié de son potentiel contributif à la richesse nationale depuis les années soixante-dix. Si l’on observe la production industrielle par habitant, elle est de 12 400 dollars en Suisse, 8 600 dollars au Japon, 7 700 dollars en Allemagne, 5 500 dollars en Italie et 4 500 dollars en France. Or la richesse nationale et le niveau de vie des habitants d’un pays dépendent très largement de son activité industrielle. Cela explique la faiblesse de notre revenu par habitant qui, en France, était de 38 000 dollars en 2017 alors qu’il était de 80 000 dollars en Suisse et de 53 000 dollars en Suède. La désindustrialisation sape la cohésion nationale, augmente les inégalités, dévaste des régions entières, provoque l’atrophie des classes moyennes et les grandes colères qui s’ensuivent…

La première cause de cette désindustrialisation, c’est l’euro et avant lui le franc fort qui nous avait coûté un million d’emplois dans les années quatre-vingt dix.

Royaliste : La France est donc en train de réaliser de manière catastrophique la “société postindustrielle” que certains prophétisaient dans les années quatre-vingt dix…

Jean-Loup Bonnamy : Le thème de la société postindustrielle reposait sur l’idée d’une dématérialisation des choses grâce à l’informatique. Or nous constatons aujourd’hui que nous vivons dans des sociétés hyper-industrielles. Si vous commandez une pizza avec une application pour être servi par un livreur en vélo, votre téléphone portable, son écran et les circuits imprimés ont été fabriqués dans des usines – ce qui suppose des ingénieurs, des ouvriers, des machines. Le vélo du livreur est lui aussi un produit de l’industrie… Le choix d’une économie de services remplaçant les activités industrielles a été une erreur complète : nous savons qu’un emploi industriel génère trois emplois dans les services. Si nous créons un million d’emplois industriels en France, nous aurons trois ou quatre millions d’emplois supplémentaires dans notre pays.

J’ajoute qu’une politique industrielle permettrait de rééquilibrer notre balance commerciale, qui est négative depuis 2003. En 2018, elle accusait un déficit de 60 milliards – 3% du PIB – que notre excédent sur le tourisme et les services était loin de compenser. La question du déficit commercial est beaucoup plus importante que celle du déficit budgétaire : elle souligne la faiblesse de notre appareil productif et l’évaporation de notre richesse réelle. En fait, on ne peut résoudre la question du déficit budgétaire sans résoudre celle du déficit commercial. En sapant la richesse du pays, le déficit commercial diminue les rentrées fiscales de l’Etat, contracte l’économie et réduit par conséquent les recettes de l’Etat.

Royaliste : On vous répondra qu’il nous suffit d’imiter le sérieux budgétaire de l’Allemagne…

Jean-Loup Bonnamy : Si les comptes publics allemands sont à l’équilibre avec une dette publique beaucoup plus faible que la nôtre, c’est avant tout grâce à la formidable puissance de l’industrie allemande. Ce n’est pas en coupant dans le budget de la santé ou dans celui de l’Armée qu’on réduira les déficits publics.

Pendant la crise sanitaire, on a loué l’efficacité de l’Allemagne, de la Corée du Sud, de Taïwan… Mais on ne peut pas copier cette efficacité sans prendre en compte toute l’architecture économique de ces trois pays fortement industrialisés. Une société industrialisée est une société mieux organisée, plus fonctionnelle, plus résiliente, plus habituée à gérer les risques qu’une société désindustrialisée. Une société industrialisée est moins exposée aux pénuries, et surtout elle possède un état d’esprit industriel qui permet d’avoir une classe moyenne plus nombreuse et plus solide, qui permet d’apprendre à investir à long terme, de former davantage d’ingénieurs, de diffuser plus largement la culture scientifique et technique dans la population.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 1202 de « Royaliste – Janvier 2021