Royaliste : Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un livre au thème de la solidarité ?

Jean Duvignaud : L’idée n’est pas de moi, mais du directeur de la collection, Jean Montalbetti, disparu il y a peu de temps. Comme le terme de solidarité est très général (on parle de solidarité gouvernementale, de Solidarnosc, etc.) je me suis efforcé de lui appliquer une analyse scientifique et c’est ainsi que j’ai été amené à étudier moins la solidarité que le lien social – c’est-à-dire ce qui unit les hommes entre eux et crée ce qu’on appelle en sociologie la « socialité ». Je me suis attaché au vécu social, plus qu’aux formes de la vie sociale, plus qu’à l’abstraction de la solidarité. D’autre part, je montre que ce lien social change selon les types de société et que l’on ne peut pas appliquer universellement des idées qui ne sont valables qu’en un seul lieu. Enfin, la place que les hommes et les femmes occupent dans une société aide à définir leurs possibilités de solidarité, de rassemblement, de réunion. Il s’agit donc d’un travail empirique, qui consiste à chercher le noyau dur de la réalité concrète et vivante qui se cache derrière les apparences.

Royaliste : Quelles sont les principales manifestations de ce lien social ?

Jean Duvignaud : Il y a d’abord le lien de sang qui attache les gens dans une famille, une tribu, un clan: c’est sans doute le premier lien et le plus solide, et celui qui a entraîné le plus de littérature dans la mesure où ceux qui rompent ce lien ont été amené à exprimer, dans la poésie et le roman, la dureté de cette rupture. Ce lien repose sur le mythe de la transmission par le sang, mais c’est un fait que ce mythe crée des groupes.

Le deuxième lien est spatial. Je me suis surtout penché sur les villes, qu’elles soient grecques, italiennes, médiévales, et j’ai insisté sur le fait qu’il y a plus de rapports entre Bologne, Florence et Venise, ou entre Amsterdam et Anvers, qu’entre ces villes et le monde féodal qui les entoure. Nous sommes ici devant des convergences qui sont au-delà du temps, au-delà de l’histoire, mais qui font partie de cette histoire elle-même. Ces villes formaient des communes, ce qui veut dire « serment ». Ces personnes qui faisaient serment étaient sans feu ni lieu, c’est-à-dire qu’ils n’appartenaient à aucune hiérarchie féodale, à aucune cléricature, et se définissaient justement par le fait qu’ils n’étaient rien. Pendant plusieurs siècles, ces communes ont joué une sorte de double jeu entre les pouvoirs et entre les royaumes et c’est ainsi qu’elles se sont affirmées. Ces villes ont été des lieux de solidarité très forte, qui ne doivent pas faire oublier les solidarités paysannes, cléricales (les monastères), artistiques, techniques – Phidias n’a pas construit le Parthénon tout seul -, financières, féodales, corporatives…

Il y a ainsi de très nombreuses solidarités, que je ne peux pas toutes énumérer. C’est au 17ème siècle qu’apparaît la prise de conscience de l’autonomie de ces groupes. C’est Grotius qui a traité le premier cette question du droit social, suivi par son disciple Leibnitz pour qui « la situation d’autrui est le vrai point de perspective en politique aussi bien qu’en morale ». Cela signifie que c’est en fonction de l’autre, en fonction de notre participation aux autres, que nous définissons une politique et une morale : donc point de définition artificielle, abstraite et arbitraire. On retrouvera cette idée chez Locke : pour lui, le consensus des hommes trouve dans le souverain l’adhésion qui lui permet de créer une légalité. Ainsi, il ne s’agit pas d’écraser les volontés et les désirs, comme chez Hobbes, mais au contraire de leur donner un sens à travers un pouvoir. L’idée du droit social a été reprise au 18ème siècle par les physiocrates et par Condorcet et elle a certainement inspiré les premières étapes de la Révolution française, notamment la fête de la Fédération.

Royaliste : Comment se vivent les solidarités à l’époque moderne ?

Jean Duvignaud : L’Angleterre du 18ème siècle est le premier pays où sont apparues des formes de sociabilités tout à fait nouvelles, liées au travail industriel. La Révolution française n’a rien connu de tel, puisque la loi Le Chapelier interdisait les associations professionnelles. C’est beaucoup plus tard que le mouvement ouvrier s’est constitué dans notre pays, par une prise de conscience de son autonomie en fonction du métier. Marx a été fasciné par ce phénomène, qu’il avait pu observer à Paris grâce à Heine. A ce sujet, il faut souligner que la prise de conscience ouvrière, en France comme plus tard en Russie a été proudhonienne et non pas marxiste comme on le croit fréquemment.

Il me semble qu’au 19ème siècle on voit apparaître trois grands espaces de servitude dans lesquels on va inclure les hommes, les mobiliser pour une idée qui les rassemble beaucoup plus qu’elle ne sert leur liberté. C’est d’abord l’idée de nation, telle que la définit le nationalisme, c’est l’idée de race, et c’est l’idée de classe. Il y a là ce que Sartre appelait un processus d’homogénéisation qui consistait à loger les individus à l’intérieur d’une définition. Bien sûr, la classe et la nation ont été d’importants modes d’action et de transformation sociale mais ces grands ensembles ont plus ou moins effacé les possibilités d’auto-détermination.

Aujourd’hui, nous voyons émerger de multiples formes de regroupement de sociabilité, que l’on pourrait appeler des convivialités, des formes de connivence, des « niches », c’est-à-dire des lieux de regroupement autour de la musique, de la danse, du jeu. D’autre part, les technologies nouvelles ont elles aussi créé leurs formes de convivialité et de regroupement, sans doute momentanés, éphémères, mais qui existent. Ainsi la moto, et maintenant le minitel. De même, dans les laboratoires scientifiques, la sociabilité existe en fonction de ce que l’on veut faire. C’est vrai aussi pour les groupes d’artistes (pensez à Montparnasse), des chapelles intellectuelles. En politique aussi, le rôle que peuvent jouer les petits groupes va beaucoup plus loin que ce qui apparaît dans les sondages.

En somme, nous assistons à un retour à des éléments du vécu social qui n’ont jamais été pris en compte, ou très peu, par l’anthropologie et la sociologie et qui sont peut-être fondamentaux. Nous avons l’habitude de penser que les structures sociales précèdent l’existence. En fait, je me demande si la manière dont nous vivons les structures n’est pas plus importante.

Royaliste : Cette investigation du vécu ne pose-t-elle pas des problèmes considérables au sociologue ? Ne risque-t-il pas de glisser vers la littérature ?

Jean Duvignaud : Si, mais pourquoi pas ? Un livre de sociologie doit être bien écrit ! Mais il est vrai que les problèmes de méthode sont considérables : l’enquête, à partir de conversations, est toujours difficile à réaliser, ne serait-ce que pour des raisons matérielles, mais elle est toujours passionnante. Ainsi, en 1981, à la faveur d’une enquête sur les tabous des Français, nous avons découvert vis-à-vis de la mort une appréhension très différente de celle qu’on pouvait avoir autrefois. La mort est perçue comme quelque chose qui peut se vivre en convivialité : un groupe peut aider à accepter la mort. Mais il faudrait aussi étudier la solitude sociale, qui est un phénomène considérable puisque la drogue et la violence viennent de là. En ce qui concerne la croyance religieuse, les choses ont aussi changé : par exemple beaucoup de catholiques n’acceptent plus les consignes des prêtres. De même, la sexualité a beaucoup changé depuis une dizaine d’années : il n’y a plus l’obsession de l’orgasme ; mais un net retour à la tendresse – il suffit d’écouter les chansons.

Tous ces connaissances ne peuvent pas être acquises par sondage. Pour en revenir à la littérature, notez que les romanciers ont précédé les sociologues et ont fait de meilleures observations que ces derniers. Il y a beaucoup plus de choses chez Balzac, Flaubert et Zola qu’il n’y a souvent chez les sociologues. Il n’y a donc pas de séparation radicale entre les deux domaines. Mais la littérature a cessé de se préoccuper des questions sociales, et s’est refermée sur elle-même.

Royaliste : N’y a-t-il pas, dans notre pays, un grand refus de se connaître soi-même ?

Jean Duvignaud : C’est exact. En France, ce ne sont pas les sociologues qui font l’essentiel du travail d’investigation, mais les historiens. Les grands historiens d’aujourd’hui, qu’il s’agisse de Duby, de Le Goff, de Le Roy Ladurie, de Nora ou d’Ariès ont fait une excellente recherche sur le passé et commencent à se rapprocher de notre époque. Ou bien ce sont des étrangers comme Théodore Zeldin, sur les passions françaises, ou Eugen Weber sur la fin des terroirs, qui se penchent sur notre pays.

Royaliste : Vous connaissez bien les pays d’Islam. La force actuelle de cette religion n’est-elle pas d’avoir conservé de grandes solidarités, par exemple pendant les périodes de Ramadan ?

Jean Duvignaud : J’ai fait le Ramadan, et je me suis d’ailleurs aperçu que ce sont les occidentaux qui ont appris aux musulmans à faire une fête chaque soir. Pendant les guerres d’indépendance, le Ramadan signifiait la solidarité contre l’étranger. Puis il y a une baisse de la pratique. Maintenant, il y a effectivement une solidarité qui joue, une participation réelle qui est la seule manifestation de ce genre qui existe dans le monde. Si nos civilisations n’ont plus de fêtes, c’est peut-être parce qu’il n’y a plus de grande forme de privation. Les chrétiens ont connu cela au Moyen Age …

Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 479 de « Royaliste – 29 octobre 1987

Ecrivain, sociologue, professeur à Paris VI, Jean Duvignaud dirige la revue « L’internationale de l’imaginaire ». Ses principaux livres sont « Sociologie du théâtre, Introduction à la sociologie », « Fêtes et civilisations », « Le propre de l’homme », « Histoire du rire et de la dérision ». Son dernier ouvrage « La Solidarité » est paru dans la collection « ldées-forces » aux éditions Fayard.