Avec l’aimable autorisation de Jacques Sapir, je publie l’entretien qu’il a accordé le mardi 15 mai au quotidien grec « AVGHI » (l’Aube).

Presque tous les jours les responsables européens répètent inlassablement que la Grèce doit sans faute suivre la politique de rigueur, appliquer toutes les conditions de l’accord conclu entre les gouvernements précédents (Papandréou, Papadimos) et la Troïka. Sinon le programme d’aide va être interrompu et Athènes sera face à la faillite, en plus de la sortie de l’euro. Selon vous, est-ce qu’ il y a une alternative à ce scénario, tout en continuant à faire partie de l’ euro ?

La politique d’austérité imposée par la Troïka ne fonctionne pas. Elle pousse la Grèce dans une dépression qui réduit ses ressources fiscales et reproduit le déficit budgétaire. C’est une politique absurde et inhumaine. Les dirigeants qui ont signé le mémorandum soit ignorent tout de l’économie et de l’histoire, car nous savons depuis les années 1930 que de telles politiques sont condamnées à l’échec, soit ont sciemment commis un crime contre leur propre pays. Les Grecs ont eu raison de se révolter. C’est par la reconstruction de l’économie qu’il faudrait en réalité procéder. Mais pour cela, il faudrait investir massivement dans le pays, ce que l’on se refuse de faire.

Les menaces proférées contre la Grèce sont en réalité vides de sens. D’abord, il faut savoir qu’il n’existe pas de dispositions légales pour expulser un pays de la zone Euro. Ensuite, qu’un défaut et une sortie de la Grèce seraient coûteux pour les autres pays. Enfin que si les autorités Européennes se décident de suspendre le versement de l’aide, le gouvernement Grec peut réquisitionner la Banque Centrale et créer des Euros pour remplacer cette aide. Bien sûr, cela se ferait en contravention avec les dispositions du traité de l’Union Économique et Monétaire ; mais c’est techniquement possible. La Grèce a des moyens de pressions ses partenaires, et elle doit en user.

Je vous ai écouté sur Fr2, de mentionner la possibilité pour Athènes de faire imprimer des euros pour surmonter l’impasse de financement dans le cas où le « programme d’aide » est arrêté. Qu’en est-il ?

En vérité, tout se joue par des jeux d’écritures. On peut réquisitionner la Banque Centrale de Grèce, nommer un commissaire du gouvernement à sa tête pour une période provisoire, et donner l’ordre d’accorder des crédits à ce qui en tient lieu de Trésor Public. Ces crédits seront naturellement en Euro. Dès lors, soit les créditeurs acceptent d’être payés avec ces euros (qui ne sont pas différents des autres euros) soit ils refusent. Mais, s’ils refusent – ce qui est possible pour les créditeurs publics – alors on ne pourra pas parler de défaut puisque c’est le créditeur qui aura refusé d’être payé ! S’ils veulent traîner la Grèce devant la cour de justice européenne pour rupture d’une des clauses du traités, c’est une procédure longue, et le gouvernement grec peut parfaitement faire provisionner par la Banque Centrale le montant probable de l’amende…

Les créditeurs privés, eux, accepteront, on peut en être sur, d’être ainsi remboursés. Par ailleurs, le gouvernement pourra aider les entreprises qui sont endettées auprès des banques étrangères en rachetant avec cet argent leurs créances.

Il faut ajouter que l’effet inflationniste d’une telle action serait quasiment nul. L’Euro est la monnaie d’une zone dont la Grèce ne représente que 2% (en termes de PIB). La hausse de la masse monétaire ainsi provoquée serait minime.

Une telle politique serait doublement avantageuse. Soit elle convaincrait les autres pays qu’il vaut mieux re-négocier un plan d’aide intelligent, ce qui est exactement ce que veulent les Grecs, soit elle mettrait la Grèce en bonne position dans le cas d’un éclatement de la zone Euro. Si, devant l’action du gouvernement Grec, les pays de la zone Euro décidaient de dissoudre cette zone, alors la Grèce ayant liquidé ses dettes publiques (et supprimé la part de son déficit budgétaire qui provient des intérêts de cette dette) et solvabilisé ses entreprises, serait alors en bonne position pour affronter la dissolution de l’Euro et une dévaluation importante. Elle pourrait, avant la disparition de l’Euro, se servir de cet argent pour fonder une banque publique qui reprendrait le crédit aux entreprises et aux particuliers dans une situation où sa compétitivité aurait été restaurée.

En fait, en quelques  mots, pouvez-vous expliquer, la destination de cette aide accordée à Athènes ? Est-elle versée pour faire marcher l’ économie réelle ou pour que l’état puisse honorer ses obligations vis-à-vis de ses bâilleurs de fonds ?

 

 

L’aide européenne permet de payer les intérêts d’une dette détenue en partie par les banques européennes, et pour une autre partie par la Banque Centrale Européenne ou les gouvernements. Rien ne va à la population Grecque ou à l’économie réelle alors que c’est là qu’il faudrait massivement investir.

Dans quelle mesure l’élection de Monsieur Hollande peut-elle changer la donne au niveau européen ? Comment jugez-vous sa première rencontre avec Madame Merkel ?

François Hollande plaide pour une politique de croissance à l’échelle européenne. Il a absolument raison, et on peut le constater tant en Grèce, qu’au Portugal ou en Espagne. Mais, pour Madame Merkel, la croissance passe d’abord par la réduction des déficits et une déréglementation massive, en particulier dans le domaine du travail. Ces deux positions sont incompatibles, et l’on verra bien lequel des deux cèdera. Leur première rencontre fut une simple prise de contact.

Si l’on continue sur cette voie de la politique allemande, quel va être le résultat pour l’ Europe, pour l’ euro ?

Il est très clair que la politique d’austérité généralisée ne fait qu’aggraver la crise de la dette. L’austérité induit la récession, cette dernière détruit une partie de leurs recettes fiscales, et le déficit, que l’on voulait réduire réapparaît ! Loin de sauver l’Euro, cette politique l’enfonce, elle tue le malade en prétendant le sauver.

Il faudrait autoriser les États à se refinancer directement à la Banque Centrale Européenne, faire baisser le taux de change de l’Euro face aux autres monnaies et en particulier au Dollar, et financer un grand programme d’investissements de 500 à 700 milliards en Europe. Mais l’Allemagne refuse obstinément cette politique.

Dans ces conditions, nous allons vers un éclatement de la zone Euro, dont il est stupide de vouloir faire porter la responsabilité à la Grèce. La véritable cause de cet éclatement est l’intransigeance, passée et présente, de l’Allemagne.

Jacques SAPIR

Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales

Professeur associé à la MSE-MGU (Moscou)