Crise et récession dans la zone Euro*

Une autre politique est possible

 

 

Sommes-nous donc en 1931 ? Alors que les annonces de plans dits « de rigueur » ou « d’austérité » se multiplient à travers l’Europe, il est aujourd’hui évident que l’ordre du jour des divers gouvernements est dominé par la réduction des déficits publics. Nous répétons ainsi les erreurs commises lors de la « Grande Dépression »[1]. Ceci n’est pas – seulement – dû à un oubli de l’histoire. La crise que connaît la zone Euro, et qui n’en est qu’à son commencement, a joué dans ce tournant un rôle à la fois décisif et pernicieux. C’est elle qui a lourdement pesé dans la conversion actuelle des principaux gouvernements à la « rigueur ».

 

Nous sacrifions ainsi la substance, soit la dynamique économique qui fonde en réalité la possibilité réelle de la zone Euro à se maintenir, à l’apparence, soit aux conditions immédiates de son maintien face à la spéculation des marchés. Il est donc à craindre que l’Europe, et notre pays, n’entre dans une période prolongée de récession sous l’impact cumulatif de l’addition de ces politiques restrictives. Des mesures radicales s’imposent. Cependant, pour les évaluer, il faut procéder à un bilan de la situation actuelle.

 

Le piège de la rigueur ne se comprend pas hors du verrou de l’Euro. Mais l’adhésion à ce dernier n’a pas reposé que sur des considérants idéologiques. Il y a bien eu des facteurs réels qui ont convaincu les gouvernements d’accepter la solution de la monnaie unique dont les inconvénients étaient pourtant connus dès l’origine. Le délitement de ces facteurs réels pose la question de la possibilité de la survie de la zone Euro et, au-delà, des solutions alternatives qui s’offrent à nous.

 

 

L’erreur de la « rigueur ».

 

 

Les politiques de rigueur constituent une grave erreur pour des raisons évidentes. Elles vont déprimer la demande intérieure de la zone Euro et rendre ainsi encore plus difficile le retour progressif à un relatif équilibre des dépenses publiques, ce qui est pourtant le but officiellement recherché. Tel fut d’ailleurs le résultat de politiques analogues qui furent conduites en Europe et ailleurs au début des années 1930. Notons que ces politiques ne font que commencer ; il ne faut nourrir aucune illusion à leur sujet car nous sommes entrés dans une logique de déflation compétitive. Aux plans grecs, espagnols, italiens et bientôt britanniques viendront s’ajouter d’autres. Ces plans seront très probablement renforcés dès cet automne, en particulier dans le cas de la France[2].

 

Ces politiques trouvent, bien entendu, leur origine immédiate dans la crise que la zone Euro est en train de subir, et il est en quelque sorte logique de voir le Président de la Banque Centrale Européenne en appeler à plus de « surveillance mutuelle »[3]. L’accumulation des dettes souveraines des États a provoqué une inquiétude légitime. Mais elle tire en réalité son origine du fonctionnement même de la zone Euro qui oblige les pays à financer la totalité de leurs dettes par des appels aux marchés financiers. L’interdiction faite à la Banque Centrale Européenne d’assumer une partie du financement de cette dette, alors même qu’elle a pourtant reprise une partie des dettes des banques et qu’elle est autorisée depuis le 10 mai a racheter en cas d’urgence des titres publiques détenues par les banques, ne semble laisser d’autres alternatives que cette « rigueur ».

 

Il faut ici souligner que la conjonction de telles politiques sur un grand nombre de pays aura des résultats cumulatifs. Ainsi, l’effort particulier demandé aux Grecs, mais aussi aux Espagnols, au Portugais et aux Italiens, verra une partie de ces effets annulée par la récession européenne qui viendra affaiblir les recettes fiscales dans ces pays. Les péripéties des derniers jours de mai montrent d’ailleurs les limites de ces politiques.

Voté à une voix de majorité par le Parlement espagnol, le plan de rigueur n’a pas évité à ce pays de voir sa note dégradée le 28 mai. De fait, le gouvernement de Zapatero sort affaibli de ce vote[4]. Notons ici que l’agence Fitch, souvent critiquée avec ses consoeurs, à fait preuve en l’occurrence de beaucoup de sagesse puisqu’elle pointe dans ses attendus l’ampleur de la dette privée et la baisse de la croissance qui ne saurait que résulter de cette politique. L’Espagne croyait acheter l’adhésion des marchés par sa « rigueur », mais c’est l’inverse qui se produit.

Au Portugal, le Parlement vient, ans doute sous la pression d’une immense manifestation, de rejeter le plan proposé par le gouvernement. C’est une sage réaction, mais qui va sans nul doute provoquer la colère de Bruxelles et des pressions multiples (à commencer par celles de Mme Merkel). On ne sait que trop comment fonctionne la « démocratie » européiste, toujours prompte à faire revoter quand un résultat ne va pas dans son sens.

 

Il faudra donc immanquablement, si l’on veut que cette politique soit cohérente, en rajouter sur ces plans. Nous sommes donc bien entrés dans une logique de contraction budgétaire, qui va faire sentir ses effets les plus pernicieux dans les mois à venir.

L’effet psychologique de ces politiques, venant après la crise de 2008-2009, sera désastreux sur la demande des ménages qui, il ne faut pas l’oublier, conditionne la demande des entreprises et l’investissement. À l‘effet direct de ces politiques, il faudra ajouter les effets indirects qui vont se manifester sur la dépense des ménages, mais aussi sur celle des entreprises.

Notons ici que, par un inquiétant acharnement dans l’erreur, le gouvernement français est en train d’aggraver cet effet psychologique par une nouvelle réforme des retraites. Cette dernière, discutable sur le fond car ne tenant aucun compte des nouvelles tendances démographiques ni de la possible évolution de l’emploi, et de plus particulièrement mal venue car elle va renforcer les inquiétudes des ménages.

 

Pourtant, ces politiques de rigueur semblent acceptées par la majorité (nous ne disons pas l’unanimité) de la classe politique.

En fait, cette tendance vient de loin. On se souvient peut-être des déclarations du porte-parole du PS, Benoît Hamon, en septembre 2009. Je les avais critiquées à l’époque en pointant le fait que, dans le discours de l’opposition, tout était sacrifié à l’Euro[5]. De fait, une partie de l’opposition (le PS) est aujourd’hui bien silencieuse. Elle concentre ses critiques sur la réforme des retraites, et là à juste titre, mais elle est muette quant à la politique économique du gouvernement dont les conséquences – en particulier l’inévitable hausse du chômage – auront des conséquences importantes sur le financement du système des retraites. La récente sortie (30 mai) de Martine Aubry, Première Secrétaire, contre Nicolas Sarkozy sur la question des déficits confirme, s’il en était besoin cette analyse.

Or, c’est bien la question des politiques de « rigueur », et avec elles la nature de la sortie de la crise de l’Euro, qui déterminera le futur de l’économie, mais aussi de la politique, en France et en Europe.

 

 

Le verrou de l’Euro.

 

 

On voit bien, en France en particulier, que l’attitude vis-à-vis de l’Euro détermine une partie de la classe politique. Il faut donc revenir ici sur la crise de ces derniers mois, et plus généralement sur les conséquences économiques de l’Euro.

 

Nous connaissons en fait non pas une mais bien deux crises de la zone Euro, dont l’imbrication dans les événements ne doit cependant pas cacher qu’elles sont différentes.

Il y a tout d’abord la crise conjoncturelle de la dette publique des pays de la zone Euro. Cette crise était prévisible depuis septembre 2009[6]. C’est elle qui justifie les nouvelles politiques de rigueur. Il est évident que les dettes publiques ont fortement augmenté dans de nombreux pays de la zone Euro en réponse à la crise financière et économique.

On aurait pu s’attendre à ce que la Banque Centrale Européenne en finance une partie (par l’équivalent des anciennes « avances de trésorerie » que consentait avant 1973 la Banque de France), dans la mesure où il s’agissait de mesures contra-cycliques. Il n’en a rien été et les marchés ont alors sanctionné la zone avec la crise actuelle[7]. Cette dernière se poursuit, certes sur un rythme moins rapide que début mai. Cependant, il est clair que l’annonce d’un plan massif de soutien aux économies qui sont les plus exposées n’a en rien changé la situation. Comme j’ai eu l’occasion de le dire par ailleurs, la seule chose que l’on a achetée avec ce plan a été du temps[8]. Ce n’est pas rien dans une phase de spéculation aiguë, mais cela ne saurait suffire. Comme aucune mesure d’importance concernant la gestion de la zone Euro n’a été prise et n’est même en discussion, il faudra s’attendre à ce que le rythme de la crise s’accélère de nouveau avec l’été, voir avant.

 

Mais il y a une seconde crise qui est celle de la compétitivité au sein de la zone Euro. Cette crise découle directement du principe de la monnaie unique appliquée à des économies aux structures et aux dynamiques fort différentes[9]. Ceci est connu depuis de nombreuses années[10]. L’argument des européistes béllants que des différences identiques existent aux Etats-Unis ne tient pas. Les Etats-Unis ont un important budget fédéral (il représente environ les deux tiers des recettes fiscales totales) qui vise à équilibrer les différences qui existent entre les États. Or, en Europe, nous nous sommes limités à 1,29% du PIB sur ce point. La position de l’Allemagne, et de quelques autres pays, ne laisse aucune illusion sur la capacité que nous aurions à augmenter ces ressources.

 

En fait, l’Euro a été construit sur l’idée qu’une monnaie unique provoquerait à terme un mouvement d’unification des dynamiques et des situations des pays membres. Cette idée s’est rapidement avérée être une illusion[11]. Le seul marché sur lequel on a constaté une convergence à été celui des dettes. Encore faut-il savoir que même sur ce marché le mouvement de divergence s’est imposé depuis l’automne 2008.

Les États membres ont été privés de la possibilité de faire jouer la flexibilité monétaire par la zone Euro, et cela sans qu’un autre mécanisme ait été prévu pour compenser cette perte. Les dynamiques de l’eurodivergence qui se sont affirmées depuis 2000[12] sont porteuses en réalité d’une crise bien plus radicale de la zone Euro que celle qui est liée à la dette.

 

La surévaluation de l’Euro que l’on a connu de 2003 à 2009 est venue aggraver cette crise. Elle a coûté fort cher à la France, ce qu’une étude de l’INSEE a démontré[13]. La baisse actuelle de l’Euro est bien trop partielle pour constituer une solution.

Rappelons que l’Euro est aujourd’hui autour de 1,22 Dollars. C’est certes mieux que les 1,44 Dollars d’il y a quelques mois, mais nous restons encore sensiblement au-dessus du cours qui permettrait à la zone Euro de retrouver un certain dynamisme et que l’on peut estimer à 1,00 – 1,05 Dollars.

De plus, suivant les pays, cette parité d’équilibre n’est pas la même. Pour la Grèce, l’Espagne et sans doute l’Italie, une parité encore inférieure s’imposerait, alors que l’Allemagne peut s’estimer heureuse dès que l’on passe sous la barre des 1,30 Dollars.

On retrouve ici le problème de la diversité des économies de la zone Euro.

 

La crise de l’Euro est donc à la fois conjoncturelle et structurelle. La combinaison de ces deux crises tend à en obscurcir les spécificités. Il est cependant évident aujourd’hui que ce n’est pas en harmonisant les budgets que l’on trouvera une solution. Les budgets publics sont situés en aval de l’économie.

Ils le sont du point de vue de leurs recettes mais aussi de leurs dépenses. On ne saurait ici procéder à une harmonisation durable sans harmoniser aussi ce qui se trouve en amont. Or, il faut le répéter, une telle harmonisation n’est pas aujourd’hui pensable. Les efforts que l’on consentira sur les budgets auront des résultats désastreux sur l’activité économique, ce qui viendra déséquilibrer à nouveau les budgets par les baisses des recettes.

On le voit, le problème est global, et il tient à l’Euro dans sa forme actuelle.

 

 

Pourquoi l’Euro ?

 

 

Si la notion d’une coordination des politiques monétaires s’était à juste titre imposée depuis la fin des années soixante-dix entre pays européens, il convient à ce point du raisonnement de revenir sur les raisons qui ont poussé les gouvernements à choisir la solution de la monnaie unique. Si nous mettons de côté les raisons idéologiques, l’idée que de l’unification monétaire naîtrait l’unification économique et de cette dernière l’unification politique, ainsi qu’une raison plus matérielle mais mineure, de la disparition des coûts de transaction au sein de la zone[14], il y a fondamentalement deux raisons correspondant à deux groupes de pays.

 

Pour des pays comme la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, il s’agissait à travers l’Euro « d’acheter » les taux d’intérêts qui étaient pratiqués pour des pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas[15]. Pour l’Allemagne, il s’agissait avant tout de se garantir l’accès à un grand marché, car la France, l’Italie et l’Espagne sont des clients très importants, en se garantissant contre la possibilité de dévaluations compétitives.

L’Allemagne par ailleurs n’était pas si fâchée que cela d’admettre au sein de la zone Euro des « mauvais élèves » qui promettaient de maintenir la parité de l’Euro face au dollar dans des limites raisonnables. Ainsi à-t-on fermé les yeux sur l’endettement public en Italie, mais aussi de la Grèce.

Il fut donc un temps où le gouvernement allemand trouvait son intérêt dans les « cueilleurs d’olives ».

 

Ce compromis a semblé fonctionner pendant dix ans. Les taux d’intérêts se sont alignés sur ceux de l’Allemagne (la moyenne des « spreads » a été de 40 points), allégeant relativement ainsi la charge de la dette et l’Allemagne n’a pas eu à s’inquiéter de possibles dévaluations. Elle a pu ainsi accroître son solde exportateur vis-à-vis de la zone Euro alors que, dans la même période, elle constatait l’érosion de ses exportations pour le reste du monde (et en particulier la Chine).

 

Mais, ce compromis était miné en réalité des deux côtés.

Pour les pays du « sud » de la zone Euro, même des taux allemands (ou approchant) impliquaient un accroissement relatif de la dette publique. La croissance est restée en deçà des 3% à 3,5% qui étaient exigés par les marchés pour les titres à 10 ans. La dérive des dettes publiques a ainsi eu lieu rapidement et l’on peut dire mécaniquement. Elle a été directement ici le produit des déséquilibres que provoquait la zone Euro avec son contexte de faible croissance. Mais, c’est bien le système de financement des déficits publics tel qu’il a été adopté dans les années 1970 et consolidé par la BCE qui est aujourd’hui en cause.

 

Cette dérive s’est, bien entendu, fortement accélérée avec la crise actuelle et l’absolue nécessité de financer des mesures contra-cycliques plus ou moins fortes suivant les pays. L’éclatement brutal des écarts de taux avec l’Allemagne (les « spreads ») que l’on a connus dès le début de la crise financière à l’été 2007, mais qui s’est dramatiquement accru à partir de septembre 2008 a sonné le glas du compromis.

Aujourd’hui les pays du « sud » de la zone euro ne bénéficient plus de l’effet d’accrochage de leurs taux sur les taux allemands.

 

 

Graphique 1

Évolution des taux sur les bons du Trésor à 10 ans des différents pays de la zone Euro

2007-mars 2009

 

 

L’Allemagne aurait pu en tenir compte et accroître sa contribution à la zone Euro, ou encore procéder à une politique massive de relance. Elle s’y est refusée, et s’y refuse encore, tout en ayant accru son avantage compétitif vis-à-vis des pays de la zone Euro par le transfert massif des charges des entreprises sur l’impôt. Notons que si cette politique, qui est connue en France sous le nom de la TVA sociale, avait été appliquée par les partenaires de l’Allemagne, la zone Euro serait entrée dans une profonde récession dès les années 2003-2004.

 

Nous assistons donc aujourd’hui à l’éclatement de ce compromis, tant dans sa dimension structurelle que dans sa dimension conjoncturelle.

On comprend alors l’inquiétude des Etats-Unis et de la Chine qui voient pour dans l’euro à la fois le dernier rempart avant un doute ravageur sur le Dollar et, pour la Chine, la garantie d’une possibilité d’exportation en raison de la surévaluation structurelle de l’Euro. Contrairement à une idée fréquemment avancée dans la crise actuelle, il n’y a nul « complot » américain contre l’Euro. Mais, si le gouvernement américain a bien compris le rôle de bouclier que joue – même provisoirement – l’Euro par rapport à une spéculation contre le Dollar, il n’a pas les moyens d’intervenir dans cette crise. Par ailleurs, les intérêts immédiats des grands groupes financiers américains peuvent être contraire à cette évaluation, dans la mesure où ces groupes cherchent surtout à se protéger des risques possibles représentés par les dettes, tant souveraines que privées, de la zone Euro. Quant au gouvernement chinois, il est clair que s’il souhaite conserver la possibilité de diversification de ses avoirs que représente l’Euro, il doit aussi arbitrer en fonction de ses intérêts.

Ainsi, ni les Etats-Unis ni la Chine ne sont des « adversaires » de la l’Euro, mais aucun des deux n’a la possibilité de venir au secours de l’Euro. De plus, tant le gouvernement américain que le gouvernement chinois doivent arbitrer avec les intérêts des fonds d’investissements et des banques.

 

Graphique 2

 

 

Reste alors une question ; l’Euro nous a-t-il protégé de la crise financière actuelle ? L’exposition des banques européennes aux créances dites « toxiques » est, en réalité, le résultat direct de la faiblesse de la croissance dans la zone Euro pour les années qui ont immédiatement précédé cette crise. Or, cette faible croissance est elle-même liée à la gestion de la zone Euro[16]. Il y a ici un lien entre l’Euro (tel qu’il existe aujourd’hui), la politique de faible croissance et les risques pris par les établissements bancaires face à la concurrence étrangère[17]. En réalité, de manière certes indirecte, l’Euro a plutôt été un facteur aggravant de la crise financière.

 

 

Quelles issues possibles ?

 

 

Il convient alors d’évaluer les issues possibles à cette crise. Si certaines de ces issues sont théoriquement possibles il nous faut aussi introduire la contrainte du politiquement possible. On verra qu’elle ne laisse ouverte que des issues qui sont, toutes, d’une certaine manière désavantageuse, même si certaines le sont nettement plus que d’autres.

 

(1)Le sauvetage de la zone Euro « en l’état ». Il reste théoriquement possible, si l’on obtient, et ce très rapidement, une modification importante du statut de la BCE pour l’autoriser à pratiquer des avances de trésorerie aux pays membres jusqu’à hauteur de 6% à 8% du PIB (qui se doublerait de sa responsabilité devant le conseil des ministres de la zone Euro). Il faudrait, dans le même temps obtenir l’engagement de l’Allemagne à pratiquer une politique de relance pour une période de 2 à 3 ans, et un accroissement substantiel (de 1,29% à 5% du PIB) de la contribution du budget des pays membres à un « Fonds Fédéral ». Mais, une telle politique se heurtera à l’attitude allemande, qui non seulement se crispe aujourd’hui sur la question de ses contributions à la zone Euro, mais qui a récemment (printemps 2009) obtenu de la cour constitutionnelle de Karlsruhe un arrêt qui indique la suprématie des lois allemandes sur les directives européennes[18]. Très clairement il ne sera pas possible d’obtenir toutes ces mesures, si tant que l’on puisse le faire, dans un délai qui soit compatible avec la temporalité de la crise. Aussi, pour souhaitable qu’elle puisse être, cette sortie « par le haut » de la crise actuelle est et restera un fantasme.

 

(2)La réduction de zone Euro par décrochage de certains des pays membres. Cette solution a certainement les faveurs de l’Allemagne. Elle supposerait que la Grèce et le Portugal quittent la zone Euro et que des autres pays (L’Espagne, l’Italie et la France) appliquent de douloureuses politiques de rigueur. Mais, cette issue pêche par une sous-estimation de la dynamique des marchés et une surestimation du poids politique de l’Allemagne. Une fois annoncée la sortie de la Grèce et du Portugal, la spéculation se déchaînerait et provoquerait probablement la sortie de l’Italie, voire de l’Espagne. Par ailleurs rien ne permet à l’Allemagne d’exclure des pays de la zone Euro en dépit des rodomontades de Mme Merkel.

 

En fait, c’est bien là l’une des difficultés institutionnelles qui provient de la précipitation avec laquelle on a signé le traité sur l’Union Économique et Monétaire. Admettons qu’un ou plusieurs pays décident de recouvrer la souveraineté de leur Banque Centrale et décident de créditer en Euro leur Trésor, en contravention évidente avec le Traité, les autres pays de la zone Euro ne disposent d’aucun mécanisme pour les en empêcher. En fait, le seul recours qu’auraient les pays désireux de faire respecter l’orthodoxie budgétaire et monétaire originelle consisterait à…quitter la zone Euro et de recréer une nouvelle zone !

 

La position de Mme Merkel est donc en réalité assez délicate. Si elle fait preuve d’une trop grande rigidité, rien n’interdit à des pays comme la Grèce et le Portugal de s’approprier de fait la création monétaire en lieu et place de la BCE. Il s’agit bien sur d’une hypothèse extrême, mais dont rien n’empêche en réalité la manifestation. L’Allemagne n’aurait alors d’autre solution que de quitter la zone Euro, mais elle devrait alors persuader les autres pays de l’accompagner. Dans cette situation, la position de la France, si elle se décidait à suivre l’Allemagne, deviendrait très délicate. Nous n’aurions nullement intérêt à rester dans une pseudo-zone Euro réduite à l’Allemagne. Ces raisons laissent à penser que cette solution est elle aussi impraticable.

 

(3)Le passage progressif de la monnaie unique à la monnaie commune. Dans une telle hypothèse, certains pays récupèrerait leur souveraineté monétaire, mais s’engageraient à se coordonner étroitement avec les pays conservant l’Euro. Des dévaluations seraient alors envisageables (importantes pour la Grèce et l’Espagne, plus modérées pour l’Italie et la France). L’Euro serait la seule monnaie totalement convertible de la zone, les monnaies nationales reconstituées ne l’étant que par rapport à l’Euro avec des parités fixes, mais régulièrement révisables. Ceci impliquerait que le marché des changes soit centralisé (à Francfort ou à Bruxelles) et largement réglementé avec l’interdiction des positions à découvert ainsi que des mouvements de capitaux à court terme. Nous aurions alors un marché monétaire restreint à la zone Euro et largement déconnecté du reste du monde, et le marché « externe » avec l’Euro jouant le rôle de monnaie pivot. Cette solution, qui aurait l’avantage de maintenir une étroite coordination monétaire entre pays européens tout en conservant une flexibilité monétaire ceux d’entre eux qui en ont besoin. C’est une solution que j’évoque depuis la sortie en 2006 de mon livre La Fin de l’Eurolibéralisme et qui a été évoquée d’ores et déjà par de nombreux économistes dont, récemment, Frédéric Lordon[19].

 

(4)Une sortie immédiate de la France de la zone Euro. Une telle sortie est parfaitement envisageable, mais il ne faut pas cacher qu’elle devrait s’accompagner d’une dévaluation importante (au moins 15%), d’un défaut partiel sur la dette (et du retour au système des avances de la Banque Centrale), et d’une politique de contrôle du déficit public pour contrôler l’inflation. Nous retrouverions notre souveraineté monétaire. Cependant, pour pouvoir réellement l’utiliser, il faudrait recourir à des systèmes de contrôle des capitaux et des changes, au moins dans une période initiale. Loin de provoquer les catastrophes que Alain Duhamel nous promet dans sa chronique radiodiffusée du 28 mai[20], elle reste une solution de dernier recours qui est parfaitement possible.

 

Comme on l’a déjà indiqué, tout en étant souhaitable théoriquement, la première de ces solutions est largement impossible du fait des impératifs politiques. Il n’est pas pensable que l’on aboutisse à un tel accord d’ici la fin de 2010, si tant est que cet accord soit possible.

La seconde solution, qui a en réalité les faveurs de l’Allemagne, doit être refusée avec la plus extrême énergie. Elle implique en réalité que trop de pays acquiescent à la politique allemande pour être possible. Elle se heurte au même obstacle d’impossibilité.

La troisième solution apparaît comme une bonne solution, et probablement une meilleure solution que la première à long terme. Elle a aussi l’avantage de pouvoir se construire progressivement. D’ailleurs, sans s’en rendre compte, l’Allemagne a déjà pris des mesures qui pourraient la préfigurer (comme l’interdiction de certaines positions à découvert). Mais, elle implique des changements de politiques qui seront certainement déchirants pour les classes politiques, en France et ailleurs. Le principal obstacle est alors de convaincre les uns et les autres que la solution (2) n’est en aucun cas possible et que, si nous y sommes poussés, nous sommes prêts à la guerre des monnaies et aux dévaluations compétitives.

La quatrième solution peut paraître aujourd’hui comme quelque peu désespérée. Pourtant, elle a l’avantage de mettre nos partenaires au pied du mur et peut constituer une bonne base de négociations. En fait, elle peut être, comme je l’ai avancé dès le début d’octobre 2009[21], un pas nécessaire dans la direction de la solution coopérative (3). En fait, la menace crédible (et donc préparée) de notre sortie de l’Euro est probablement la meilleure chance qu’il nous reste de ne pas avoir à faire ce pas.

 

Dans cette crise, on voit refaire surface la vieille obsession allemande de la « stabilité des prix ». Pourtant, l’Allemagne a payé au prix fort la politique de déflation qui fut menée par le Chancelier Brünning. C’est bien cette politique qui plongea l’Allemagne dans une profonde crise et permit aux Nazis d’arriver au pouvoir e 1933.

Aujourd’hui, les dissensions entre la Bundesbank et la BCE deviennent de plus en plus visibles[22]. Il est donc clair que la Bundesbank pèsera de tout son poids pour retarder si ce n’est empêcher une adaptation de la BCE.

 

La crise actuelle nous offre en réalité une opportunité unique de remettre à plat l’ensemble de la construction monétaire que l’on appelle l’Euro. La seule solution qui soit réellement envisageable à terme, soit le passage de la monnaie unique à la monnaie commune peut résulter d’un accord entre les pays de la zone. Mais, elle peut aussi résulter d’une crise que nous saurions exploiter.

Il faut désormais cesser de croire, ou de feindre de croire, qu’il y a une opposition radicale entre négociation et action unilatérale. Cette dernière n’est souvent que la poursuite de la négociation par d’autres moyens. Il convient de se préparer sérieusement à la sortie de la zone Euro comme moyen d’aboutir à la refonte de cette zone. L’Allemagne aurait beaucoup à perdre de l’éclatement du marché européen et d’une situation monétaire dominée par des stratégies non-coopératives. Mais, pour que le gouvernement allemand en prenne conscience, habitué qu’il est à nos renoncements, et qu’il rejette le faux dogme de la stabilité monétaire à tout prix, il doit être mis devant la perspective d’une rupture.


*Ce texte résume et précise différents textes qui ont été publiés dans Marianne-2 mais aussi ailleurs. Il évalue les possibles issues de la crise actuelle.

[1]Politique du Chancellier Brunning en Allemagne, du Gouvernement d’Union National de Ramsey Mac Donald en Grande-Bretagne, de Pierre Laval en France.

[2]Reuters, 30/05/2010 à 21:02 « L’objectif du maintien du AAA est « tendu », dit François Baroin »URL: http://www.lepoint.fr/actualites/2010-05-30/l-objectif-du-maintien-du-aaa-est-tendu-dit-francois-baroin/1037/0/461023

[3]Jean Claude Trichet, interview au Spiegel retranscrit dans Le Monde de l’Economie, le 15 mai 2010.

[4]Emma Ross-Thomas, « Zapatero Losing Credit as Fitch Strips Spain of AAA (Update2) », Bloomberg.com, 31 mai 2010, URL : http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601087&sid=ayqHX6VMUG7s&pos=5

[5]J. Sapir, Dette: Benoît Hamon n’a rien compris!, Marianne-2,Lundi 5 Octobre 2009URL: http://nav.sfr.fr/default.php?mac=00-1E-C2-C4-9C-0E&url=http://news.google.fr/

[6]J. Sapir, La crise grecque, un camouflet pour l’euro et la BCE, Marianne-2,Vendredi 12 Février 2010,URL: http://www.marianne2.fr/La-crise-grecque,-un-camouflet-pour-l-euro-et-la-BCE_a185102.html

[7]J. Sapir, Crise de la zone euro: après la Grèce, à qui le tour?, Marianne-2,Jeudi 29 Avril 2010URL: http://www.marianne2.fr/Crise-de-la-zone-euro-apres-la-Grece,-a-qui-le-tour_a192271.html

[8]J. Sapir, Crise : gagner du temps n’est pas suffisant, Marianne-2,Samedi 15 Mai 2010URL: http://www.marianne2.fr/Crise-gagner-du-temps-n-est-pas-suffisant-1_a192800.html

[9]J. Sapir, « La crise de l’euro : erreurs et impasses de l’Européïsme »,Horizons, 8 octobre 2009, texte initialement publié dans Perspectives républicaines, n°2/2006.URL: http://horizons.typepad.fr/accueil/2009/10/trois-ans-après-par-jacques-sapir.html

[10]C. Conrad et M. Karanasos, « Dual Long Memory in Inflation Dynamics across Countries of the Euro Area and the Link between InflationUncertainty and Macroeconomic Performance », in Studies in Nonlinear Dynamics & Econometrics, vol. 9, n°4, novembre 2005 (publié par The Berkeley Electronic Press et consultable sur: http://www.bepress.com/snde

[11]J. Sapir, « La crise de l’euro : erreurs et impasses de l’Européïsme », op.cit.

[12]J. Sapir, « From Financial Crisis to Turning Point. How the US ‘Subprime Crisis’ turned into a worldwide One and Will Change the World Economy » in Internationale Politik und Gesellschaft, n°1/2009, pp. 27-44.

[13]F. Cachia, “Les effets de l’appréciation de l’Euro sur l’économie française”, in Note de Synthèse de l’INSEE, INSEE, Paris, 20 juin 2008.

[14]Mais il faut signaler que la création de l’Euro n’a nullement entraîné d’unification des prix, comme le constate pourtant un de ses partisans, voir M. Aglietta, « Espoirs et inquiétudes de l’Euro » in M. Drach (ed.), L’argent – Croyance, mesure, spéculation, Éditions la Découverte, Paris, 2004, pp. 235-248, p. 237.

[15]Agence France Trésor, A Metric for Spreads Between Government Bonds, 9 octobre 2003, Paris, Ministère des Finances.

[16]J. Sapir, Grèce: Les trois mensonges des médias et des experts (3), Marianne-2,Mardi 4 Mai 2010 URL: http://www.marianne2.fr/Grece-Les-trois-mensonges-des-medias-et-des-experts-3_a192314.html?com

[17]J. Bibow, “Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This” in J. Bibow and A. Terzi (eds), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (NY), Palgrave Macmillan, 2007.

[18]Cet arrêt pris le 30 juin 2009 stipule dans ses 147 pages d’attendus en effet que seules les États-Nations sont le cadre de la démocratie, que la politique fiscale relevait des seules compétences nationales et que si le Traité de Lisbonne est bien conforme à la Constitution Allemande, ce n’est pas le cas de la dynamique qu’il impulse. Ainsi il réaffirme le « droit de co-décision » du Parlement allemand compte tenu de ce qu’il appelle un « déficit structurel de démocratie » dans les institutions européennes. Voir H. Haenel, « Rapport d’Information » n°119, Sénat, Session Ordinaire 2009-2010, Paris, 2009.

[19]Frédéric Lordon, « Crise, la croisée des chemins »,Le Monde Diplomatique, Blog, la Pompe à Phynance, le 7 mai 2010 URL: http://blog.mondediplo.net/2010-05-07-Crise-la-croisee-des-chemins

[20]Sur RTL.

[21]J. Sapir, Dette: Benoît Hamon n’a rien compris!, Marianne-2,Lundi 5 Octobre 2009, op.cit.

[22]B. Blackstone, « After Debt Crisis, New Tension Between ECB, Germany », Wall Street Journal, 28 mai 2010, URL : http://online.wsj.com/article/SB10001424052748703957604575272463950198700.html?mod=WSJ_latestheadlines#

Etude diffusée le 31 mai 2010