Il fonce. Et, en France, on aime les gens qui foncent. Surtout dans ces temps de désinvolture. Mais qu’en reste-t-il ? Rien, ou si peu de choses.

Un itinéraire. Ou plutôt, une progression par bonds. Vers quoi ? Le Pouvoir, assurément. Pour quoi ? On ne sait pas très bien. Jacques Chirac occupe tellement l’espace aujourd’hui — ou il brasse tellement le vent qu’il semble avoir toujours été là. Mais s’il échouait il n’en resterait plus rien. Pas l’ombre d’une idée. Pas trace d’une réforme. Une simple carrière, jalonnée de gros coups et de coups bas.

C’est cette carrière que retrace Henri Deligny, dans un gros livre en forme de dossier. Mais pas de ces dossiers de police tels que Chirac les affectionne qui permettent de tenir, de salir ou de détruire l’adversaire. Mais l’histoire d’une vie publique, la somme des actions et des déclarations d’un homme qui sera peut-être un jour le Président.

Chronique sans révélations fracassantes : rien que nous ne sachions déjà, ou que nous n’aurions pas dû oublier. Nous nous souvenons du Chirac pompidolien, et du Chirac giscardien. Nous connaissons le Chirac chiraquien, qui se prendrait volontiers pour le général de Gaulle. Mais nous avions perdu le souvenir du jeune secrétaire d’Etat à l’Emploi, du toujours jeune secrétaire d’Etat aux Finances, et nous ne savions plus comment le jeune loup s’était emparé de la Corrèze. Pourtant, ces faits anciens sont essentiels pour saisir le personnage, pour comprendre qu’il s’agit d’un homme sans foi, sans projet, sans pensée. Il a servi trop de maîtres, et trop d’intérêts – pour mieux favoriser sa propre ambition. Il a trop parlé, trop promis, trop trahi : secrétaire d’Etat à l’Emploi, il préside, bien avant la crise pétrolière, à la montée du chômage, et « met en route » un « intéressement » que nous ne voyons toujours pas poindre à l’horizon. Secrétaire d’Etat aux Finances, il promet une réforme fiscale qui reste dans les cartons. Ministre de l’Agriculture, il doit capituler à Bruxelles…

Mais d’échec en échec il fait son chemin, le Chirac. Malgré l’histoire du château de Bity et l’affaire Dega, qui l’éclaboussé. D’autant plus qu’il sait à merveille se servir du Pouvoir pour conforter le sien propre : c’est la conquête de la Corrèze, où il règne en seigneur, grâce aux crédits de l’Etat et aux passe-droits gouvernementaux. Le voilà enfin à Matignon, prime de sa trahison de mai 1974, giscardisant l’U.D.R. avant d’en faire, à partir de l’automne 1976, une machine de guerre contre Giscard.

Alors, qui est Chirac ? Un fasciste, dit Henri Deligny au terme d’une analyse trop rapide. Le chef du R.P.R. est moins que cela : un représentant de la vieille droite populiste, un démagogue frotté de technocratie. En somme le produit d’une histoire et d’un système : une force qui va, une pure volonté de puissance, dans une société qui, justement, ne reconnait et n’admire que cela. Politicien cynique, simple aventurier de la politique, condottiere de notre guerre civile, — et ne pouvant exister sans elle — Jacques Chirac semble promis à la victoire. Il est tellement de son temps ! A moins qu’il ne trébuche et s’effondre, en voulant courir trop vite.

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(1) Henri Deligny, Chirac ou la fringale du pouvoir, Ed. Alain Moreau.

Article publié dans le numéro 257 de « Royaliste – 17 novembre 1977