Un temps, il fut à la mode. Aujourd’hui, il ne l’est plus. C’est dommage. De passage à Paris, Ivan lllich a montré qu’il demeurait un extraordinaire questionneur.

Bien peu – moitié moins qu’il y a deux ans – étaient venus le 16 janvier écouter Illich et converser avec lui. Mais qu’importe : la qualité d’une pensée ne se juge pas au nombre de ceux qui y participent. Ivan Illich sait qu’il est moins écouté, moins lu, et toujours mal compris. Son dernier livre « Le genre vernaculaire » a été un échec. Non par manque de pertinence, mais parce qu’il bouleverse trop les idées reçues. Illich n’en continue pas moins d’enseigner – dans une université allemande – et de réfléchir. Travail souterrain dans lequel il n’est tout de même pas seul. En Allemagne des professeurs de toutes disciplines l’interrogent et font « travailler » ses idées. En France aussi des chercheurs que nous connaissons bien creusent les grandes questions illichiennes : ainsi Jean Marie Domenach, Jean-Pierre Dupuy, Paul Dumouchel, Georges-Hubert de Radkowski Ingmar Granstedt qui se retrouvaient l’autre soir autour de leur ami.

S’adressant à de vieux compagnons, Illich ne fit pas de conférence. Il laissa, devant eux, sa pensée poursuivre son mouvement, sans dire précisément où il en était. D’où, parfois, une certaine difficulté à suivre ce parcours à travers les siècles et les sujets, sans qu’on en retire pourtant une impression de flou. D’une remarque sur le besoin d’indulgence au 12ème siècle et sur le besoin de transport actuel, d’une longue réflexion sur la culture orale des anciennes sociétés à l’analyse de la télévision comme retour à l’oralité, d’une mise en parallèle de l’invention du concept de travail vers 1850 et de l’apparition du terme «énergie» à la même époque, c’est toujours le même projet qui est poursuivi : penser la modernité, continuer cette histoire de la rareté qu’Illich a déjà esquissé dans ses précédents ouvrages (1). Car la rareté est une invention moderne, qui est au fondement de cette prétendue science économique qui voudrait englober toute la société. Or cette volonté est paradoxale et proprement inhumaine. Pour Illich, pour Radkowski, pour Dupuy et Dumouchel, la « science économique » invente la rareté qu’elle prétend combattre, et met en question l’être humain dont elle dit satisfaire les besoins.

D’où la nécessité d’une recherche « disciplinée, publique, documentée mais explicitement non scientifique ». D’où la nécessité d’interroger le passé afin de comprendre le présent – méthode qui est moins simple qu’on ne croit dans une société qui élimine les morts… Comprendre est une tâche difficile après la rupture opérée par la modernité. Comprendre et faire partager cette compréhension risque de devenir impossible bien que nous soyons au siècle de la communication. C’est que les langues sont en train de s’autodétruire, comme Illich le montre pour l’allemand : certains des mots qu’il a appris dans sa jeunesse et qu’il utilise dans ses cours ne sont plus compris par ses auditeurs. Il faut donc écrire une langue « post-communication », essayer de parler « post-télévision », Illich n’est vraiment pas à la mode, lui qui refuse, en plus, de passer à la télévision. Ce qui ne l’empêche pas de poser des questions essentielles.

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(1)    Sur quelques aspects de la pensée d’Ivan Illich, Cf. « Royaliste » N°383.

Article publié dans le numéro 397 de « Royaliste » – 1er février 1984