Quant à l’Etat d’Israël, quant à la Palestine, les passions contraires sont tellement à vif que le choix de certains mots est déjà considéré comme un engagement. Tout en continuant de rendre compte de l’ensemble du débat qui porte sur le judaïsme et sur l’islam, nous prétendons pouvoir réfléchir sans parti pris au conflit israélo-palestinien. Notre collaborateur Yves La Marck, qui a vécu au Proche Orient, éclaire les enjeux politiques et souligne l’importance prise, en Israël même, par la question des fondations de l’Etat national effectivement créé en 1947.

 

Royaliste : Israël. Palestine. Est-il possible d’en parler ?

Yves La Marck : La question est aussi passionnelle que l’affaire Dreyfus mais c’est dans nos colonnes qu’on peut l’envisager de manière sereine car nous n’avons pas à prendre un parti « pro-israélien » ou « pro-palestinien ». Pour nous, le débat est d’ordre politique : je veux dire par là que nous n’avons pas à trancher dans l’affrontement entre deux communautarismes.

J’ai en effet l’impression que l’affaire Dreyfus recommence, du moins sur le territoire français. La seule différence, c’est qu’on n’a pas encore trouvé de capitaine Dreyfus.  En fait, le capitaine Dreyfus est aujourd’hui israélien : il est passé de l’île du Diable à la terre d’Israël, au Judenstaat qui recommence à faire question – judenfrage – pour reprendre les mots que forment le titre et le sous-titre de l’ouvrage de Théodore Herzl.

Royaliste : Pourquoi employer des mots allemands ?

Yves La Marck : Parce qu’il importe d’entrée de jeu de préciser soigneusement le sens des mots qu’on emploie en français : le Judenstaat (l’Etat des Juifs, qu’on traduit habituellement par « Etat juif ») pose question – frage, qu’on traduit abusivement par « problème ». Or un problème se résout par une solution – et nous savons ce que peut être une solution finale. Au contraire, une question appelle une réponse. Aujourd’hui, la question israélo-palestinienne appelle une ou plusieurs réponses, mais certainement pas une solution – surtout si cette solution est présentée comme définitive.

Royaliste : Aujourd’hui, il semble que plus personne ne soit en mesure de répondre à la question posée…

Yves La Marck : Nous sommes en effet dans une impasse. Mais il faut immédiatement souligner que cette question est avant tout débattue entre Israéliens : ils ne savent pas où va Israël, ils s’interrogent sur leur situation dans cette région du monde et sur la paix qui est à faire. Il y a donc une remise en cause très profonde, qui fait ressurgir la question d’Israël – qui est une question politique.

Cette question est à envisager par rapport à l’histoire et quant à l’avenir.

Je voudrais montrer que toutes les grandes justifications de l’Etat d’Israël ont été ébranlées : contrairement à ce qu’écrit Jean Daniel dans un livre remarquable, la question ne porte pas seulement sur le « faire », mais sur l’être d’Israël.

Depuis plusieurs années, les Israéliens remettent en cause l’histoire de leur Etat. Selon eux, Israël en Palestine reposerait sur cinq « mythes » fondateurs :

  • l’antisémitisme en Europe, selon la thèse de Herzl ;
  • l’esprit pionnier, c’est-à-dire la revendication d’une terre ;
  • la Shoah ;
  • la Bible ;
  • le droit d’Israël à exister là où il est, et d’y avoir institué une démocratie modèle.

Royaliste : Le « mythe » doit ici être compris comme une idée motrice, non comme un récit légendaire, étranger à la réalité historique.

Yves La Marck : Bien entendu !  Le mythe de la Shoah ne signifie pas que l’on nie les camps d’extermination ; le mythe de la Bible ne signifie pas qu’on la considère comme un recueil de contes.

Ce point étant précisé, nous assistons à tort ou à raison à un ébranlement de quatre  de ces mythes –  selon le mot choisi par Shmuel Trigano comme titre à l’excellent livre qu’il a consacré à « L’ébranlement d’Israël ». Ainsi, les nouveaux historiens israéliens ont fait la critique de la naissance de l’Etat d’Israël (Benny Morris, Ilan Pappe) en affirmant que les premiers sionistes ont voulu donner « une terre sans peuple à un peuple sans terre » alors que ces terres étaient des biens devenus vacants par le départ de leurs propriétaires qui s’étaient enfuis en 1948 à la suite de divers moyens violents.

Royaliste : Pourquoi le rôle fondateur de la Shoah est-il lui aussi remis en cause en Israël ?

Yves La Marck : C’est seulement en 1961, lors du procès Eichmann, que la question de la Shoah a été débattue publiquement. Pour beaucoup d’Israéliens, notamment les séfarades venus d’Afrique du Nord qui n’ont pas connu la persécution nazie, la Shoah ne fonde pas Israël – qui a une justification antérieure et beaucoup plus fondamentale.

Certains historiens israéliens soutiennent aujourd’hui que l’holocauste a été récupéré par les juifs américains et aussi par les chrétiens – qui ont d’ailleurs inventé le terme. Or il paraît inacceptable que ce soit la victimisation des Juifs qui leur donne le droit d’avoir un Etat. Beaucoup d’Israéliens refusent cette victimisation et font par ailleurs observer que le fait que les Palestiniens se présentent en victimes ne leur donne pas un droit.

Royaliste : Comment la question démocratique se pose-t-elle ?

Yves La Marck : Des Israéliens remettent en cause le fait que leur pays soit un modèle de démocratie – ce qui rendrait inutile le combat pour les droits de l’homme au sein de cet Etat.

Se greffe sur ce débat l’évolution de la démographie, le nombre des Arabes équilibrant celui des Israéliens : soit cinq millions de part et d’autre, si l’on compte 1,2 millions d’Arabes israéliens. Or cette évolution est préoccupante car les flux migratoires en direction d’Israël se tarissent après l’arrivée des Juifs venus d’URSS (environ 900 000 personnes, pas toutes juives). Dans une dizaine d’années, les Arabes représenteront 60% et les Israéliens 40%. D’où une grande angoisse car le principe « un homme – une voix » serait évidemment lourd de conséquences.

La contestation porte également sur la religion : le sionisme est un mouvement séculier, l’incroyance est répandue, et la justification d’Israël par la religion ne s’affirme qu’après la guerre de 1973. Le messianisme juif qui renaît en 1967 et s’affirme en 1974 est en train de faiblir car l’idée d’un plan divin a été récupérée par les chrétiens, surtout aux Etats-Unis.

Royaliste : Venons-en à l’antisémitisme

Yves La Marck : Parmi les mythes fondateurs, il ne reste plus que l’antisémitisme européen naguère invoqué par Herzl. D’où l’accent mis sur la politique de l’anti-antisémitisme. Cela s’explique : le nombre de juifs vivants en Israël devient le groupe le plus important, ce qui est un phénomène nouveau : autrefois, les juifs habitant en Israël n’étaient qu’une petite minorité de la population juive vivant dans le reste du monde. Aujourd’hui, 38% des Juifs sont israéliens. Ils seront 50% compte tenu de l’assimilation qui se poursuit en France et aux Etats-Unis. Il est par conséquent difficile de dire qu’il ne faut pas confondre l’antisionisme et l’antisémitisme puisque les deux attitudes sont de plus en plus liées !

Pour reprendre les termes utilisés par Jean Daniel, la critique du « faire » a vite fait de se transformer en une critique de « l’être ». Shmuel Trigano dit quant à lui que l’Europe a connu un premier antisémitisme, pro-sioniste, qui conduisait à encourager le départ des Juifs en Israël mais que le second antisémitisme consiste à sacraliser les juifs européens (surtout les Juifs tués pendant la Seconde Guerre mondiale) pour attaquer d’autant plus durement Israël et les juifs vivants.

Nous voyons donc que la question juive est redevenue une question internationale.

Royaliste : Comment cette question peut-elle évoluer dans l’avenir ?

Yves La Marck : D’abord, n’oublions pas qu’il y a un sixième mythe fondateur de l’Etat d’Israël : la légalité internationale. Israël repose sur des traités, des accords, des conventions – Déclaration Balfour du novembre 1917 qui a pris force de loi dans le Mandat britannique, ratifiée par la SDN en 1922 ; résolution 181 du 29 novembre 1947 ; résolutions de 1967, 1973 et 2002 qui reconnaissent la légitimité d’un Etat juif et d’un Etat palestinien.

Il faut donc que les Palestiniens et l’ensemble des Etats du Proche Orient reconnaissent la légalité de cet Etat et que les Israéliens s’acceptent comme un Etat fondé, comme les autres, sur la légalité internationale.

La principale question, celle de l’être, est posée par les Israéliens eux-mêmes : voulons-nous un Etat juif ou un Etat démocratique ? Cette question traverse toute la société.

Menaces et agressions ne mettent pas en cause l’existence même d’Israël : ni les attentats terroristes, ni les armes de destruction massive possédées par ses voisins arabo-musulmans puisque l’Etat d’Israël dispose de la dissuasion nucléaire.

Quant à la menace démographique, elle n’est pas semblable à celle qui se pose en Afrique du sud où il y a 90% de noirs et 10% de blancs : l’existence d’Israël ne sera pas menacée par le rapport 60/40 que j’évoquais plus haut.

Royaliste : Et les projets de règlement du conflit israélo-palestinien ?

Yves La Marck : Nous sommes toujours sur la même hypothèse de deux Etats qui a été formulée avant la Deuxième Guerre mondiale, et qui a été reprise en 1947 puis à Oslo, à Camp David.

Or nous constatons que c’est une idée qui ne marche pas. D’ailleurs, avec l’initiative de Genève nous touchons le fond : ce sont toujours les mêmes idées qui sont présentées, avec quelques petits ajouts. Il y avait cependant une différence avec Oslo, où le principe des deux Etats s’accompagnait d’une coopération très forte entre ceux-ci. Il y a eu échec…Et l’appel de Genève revient au principe du chacun chez soi sans l’idée que les deux Etats pourraient avoir besoin l’un de l’autre : c’est un divorce total, avec la séparation la plus étanche possible ; elle s’étendrait à la vieille ville de Jérusalem – situation intenable que nous avons connue entre 1948 à 1967. Je ne vois pas pourquoi un Etat juif « ethniquement pur », face à un Etat palestinien « ethniquement pur », serait moins en danger qu’il ne l’est aujourd’hui.

Royaliste : On peut soutenir que la séparation totale est la moins mauvaise issue, puisque toutes les autres tentatives de règlement ont échoué.

Yves La Marck : L’argument est solide mais, encore une fois, la séparation ne garantit pas la paix. D’autres solutions sont possibles : nous voyons ressurgir en Israël l’idée d’un Etat bi-national. Dans une première version, on proposait un Etat démocratique bi-national sur l’ensemble de la Palestine – ce n’est pas possible. Une seconde version consiste à créer deux Etats – tout le monde est maintenant d’accord sur ce point – mais avec des institutions communes.

La paix n’est pas possible sans réconciliation, et cette réconciliation suppose un minimum de coexistence. Telle est ma conviction et mon espérance.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 833 de « Royaliste » – 1er mars 2004