Dans les médias, le « débat sur l’islam » se fait sous l’empire de préjugés contradictoires. Ainsi, après avoir glorifié l’Immigré, toute une gauche en vient à une critique radicale d’un islamisme tout aussi sommaire. Ce jeu de miroir se déroule dans la méconnaissance de l’islam et du monde musulman.  Aussi avons-nous demandé à Olivier Roy, spécialiste de l’Afghanistan qui a étendu sa recherche à l’ensemble de l’islam politique, de nous expliquer comment les évolutions religieuses, le déplacement des enjeux géopolitiques et le terrorisme s’inscrivent dans la dialectique de la globalisation. 

 

Royaliste : Que signifie l’expression « islam mondialisé » ?

Olivier Roy : Il s’agit de comprendre ce qui se passe quand une religion telle que l’islam, très liée à un territoire et à un espace culturel particulier, perd son assise territoriale. En posant cette question, je m’inscris non pas en faux mais à coté du discours dominant sur l’islam qui le regarde, positivement ou négativement, comme une « religion civilisationnelle », comme une religion qui serait la matrice d’un ensemble social, politique, spirituel… qu’on appelle monde musulman.

Cette vision est critiquable car on confond ce monde musulman et le Moyen Orient, et l’islam avec les pays arabes. Le monde arabe ne compte que pour 20% dans le monde musulman qui comprend aussi la Turquie, l’Indonésie, le Pakistan… Je ne crois pas aux grandes théories culturalistes, je ne pense pas que la religion détermine la culture.

Royaliste : Vous ne prenez donc pas parti dans le débat sur le « choc des civilisations » ?

Olivier Roy. Non. Nous sommes prisonniers des discours tenus par les fondamentalistes. Nous oublions que la plupart des musulmans ne s’expriment pas et que les érudits, qui pourraient nous parler en connaissance de cause de l’islam, ne participent pas au débat actuel. Ils existent, mais leurs ouvrages ne sont pas lus. Ceux qui en France dissertent sur l’islam, par exemple Alexandre del Valle ou Michèle Tribalat, ne parlent pas l’arabe et n’ont pas une connaissance approfondie de l’islam. On utilise des citations de seconde main, on cite toujours les mêmes versets du Coran et on les interprète selon l’air du temps – sans s’apercevoir qu’on est dans un jeu de miroir avec les fondamentalistes qui développent des conceptions tout aussi sommaires.

Royaliste : Quel est le domaine de votre recherche ?

Olivier Roy. Je ne suis pas un érudit. Je m’intéresse à la religiosité, c’est-à-dire à la manière dont les gens vivent et théorisent leur relation à la religion. La religion est l’affaire des théologiens. Or nous sommes dans une situation générale de crise de la théologie, qui n’affecte pas seulement l’islam mais aussi le christianisme et le judaïsme. Ce qu’on appelle retour du religieux est un mouvement de retour au rituel avec des aspects anti-intellectualistes. L’islam participe de ce phénomène général.

Royaliste : Peut-on parler d’un retour à la tradition religieuse ?

Olivier Roy : Non. On se trompe en présentant le fondamentalisme comme l’irruption d’une tradition musulmane (qui existe) soit comme un débordement des conflits du Moyen Orient sur la scène mondiale. Ben Laden est absent du Moyen Orient, c’est un pur produit de l’occidentalisation de l’islam – pour le pire.

Royaliste : C’est aborder la question de la déterritorialisation…

Olivier Roy : En effet. L’islam est passé à l’Ouest. Il est oiseux de se demander si l’islam est compatible avec l’Occident, avec la démocratie. Si par hasard une commission d’experts concluait à l’incompatibilité, que se passerait-il ? Rien ! Ce débat était pertinent en 1960, avant qu’on fasse venir des centaines de milliers de travailleurs immigrés sans se soucier de leur religion ; il est désormais absurde puisque l’occidentalisation est un fait accompli. Tous les dirigeants politiques en ont tiré les conséquences. George Bush ne manque jamais une occasion d’aller à la mosquée et tous nos ministres de l’Intérieur souhaitent l’organisation de l’islam de France… Notez cependant que les musulmans américains appartiennent aux classes moyennes (et que la majorité des Arabes américains sont chrétiens), alors qu’en Europe il résulte d’une immigration ouvrière.

Surtout, la question islamique sur notre continent recoupe toutes les grandes lignes de partage – historiques, géographiques, économiques. Les Croisades se sont faites contre des pays musulmans, le colonialisme a concerné de nombreux pays musulmans, la division Nord-Sud recoupe une frontière islamique – d’où la question de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne qui ne doit pas nous faire oublier que l’islam est présent en Europe de l’Est (Bulgarie, Bosnie) et en Russie ; les espaces d’exclusion sociale sont massivement peuplés de populations de culture musulmane. Tels n’est pas le cas aux Etats-Unis où il n’y a pas de tradition de croisade, où l’exclusion frappe surtout les Noirs et les Latinos.

Royaliste : La déterritorialisation de l’islam est-elle seulement liée à l’immigration ?

Olivier Roy : Non, bien entendu. Elle résulte aussi de la globalisation : dans le monde universitaire (sauf en France) les carrières sont internationales et beaucoup de chercheurs musulmans (mais aussi chinois et indous) viennent travailler aux Etats-Unis. On voit donc apparaître une population déracinée, qui compte de nombreux apatrides car les règles concernant la nationalité sont très strictes aux Moyen Orient. Enfin, on oublie toujours qu’il existe un islam minoritaire. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas un phénomène récent : la première fatwa autorisant des musulmans à rester dans des pays non musulmans (en l’occurrence la Sicile reconquise par des seigneurs chrétiens) date de la fin du 11ème siècle et elle indique que si les musulmans restent libres de pratiquer leur religion, ils doivent être loyaux à l’égard du pouvoir politique en place.

Le problème nouveau, pour les musulmans minoritaires, c’est qu’ils ont à reformuler leur religion en termes strictement religieux.

Royaliste : Comment cela ?

Olivier Roy : La plupart des musulmans vivants dans des pays non-musulmans s’arrangent discrètement avec les préceptes : ils font le Ramadan et fêtent Noël avec leurs enfants sans se sentir obligés de formuler ces pratiques. Mais certains autres musulmans se sentent obligés de définir les normes selon lesquelles ils peuvent vivre dans un pays non-musulman, ou sont placés par les médias ou par des voisins devant l’obligation de répondre, surtout depuis le 11 septembre, à des questions sur le Coran, la violence, la charia etc.

Pour une raison ou pour une autre, ces musulmans sont donc amenés à « objectiver l’islam » pour reprendre l’expression d’un de mes collègues américains : le croyant se voit obligé de réfléchir sur sa religion car il n’y a plus d’évidence sociale du religieux. En Afghanistan, en Egypte, tout le monde fait le Ramadan, le boucher vend évidemment de la viande hallal et les athées font ce qu’ils veulent à condition de ne pas le crier sur les toits.

Dans notre pays, un musulman doit prendre lui-même ses décisions : ou bien il se fond dans le paysage en conservant quelques pratiques religieuses (la prière du vendredi) et dès lors il se rapproche du modèle chrétien ; ou bien il cherche à retrouver la norme, ce qui le place devant de sérieuses difficultés car ce sont les gestes de la vie quotidienne (avoir une carte de crédit, serrer la main d’une femme) qui sont en question et les réponses des religieux ne sont pas toutes semblables.

Ce problème se pose également aux juifs et aux chrétiens, qui vivent comme des minoritaires dans des pays qui croient encore avoir une identité religieuse. Aux Etats-Unis, 95% des citoyens se définissent comme des croyants-pratiquants mais les chrétiens américains n’arrêtent pas de dire qu’ils sont isolés dans une société matérialiste. En Israël, les rabbins orthodoxes déplorent que l’Etat ne soit pas assez juif et se définissent comme une minorité vivant dans une société laïque.

Royaliste : Quelles sont les conséquences de cette situation ?

Olivier Roy : La première conséquence, c’est l’individualisation de la religiosité, ce qui fait que le concept de foi devient central. Dans un dictionnaire de théologie classique musulmane, vous ne trouverez pas le mot islam alors que les brochures fondamentalistes ne cessent de l’utiliser : « Islam et démocratie », « Islam et christianisme », « Que dit l’islam » sur tel ou tel sujet. Il ne viendra jamais à l’esprit d’un Afghan d’écrire un livre expliquant comment « vivre sa foi »  parce que le problème de la croyance n’existe pas pour lui alors que le fondamentalisme ne cesse de parler de la foi. Si l’on veut « fortifier sa foi », c’est qu’on sent combien elle peut être fragile…

Le deuxième point important, c’est la crise des institutions religieuses. Un jeune Français musulman ne se demandera jamais quelles sont les fatwa de l’université El-Azar sur les mariages mixtes : s’il se pose une question à ce sujet, il aura un débat avec ses copains.

Royaliste : Serait-ce le signe d’une pratique libérale ?

Olivier Roy : La modernisation n’entraîne pas la libéralisation religieuse, bien au contraire ! Le fondamentalisme est la réaction d’une religion qui se rétracte sous l’effet de la modernité. L’individualisation, le sentiment d’être minoritaire et le communautarisme vont de pair. Dans nos trois grandes religions, le radicalisme religieux est surtout professé par la jeunesse, qui refuse les institutions religieuses et la médiation du savoir au profit d’un contact direct avec Dieu ou avec tel chef charismatique, vécu dans la construction de communautés imaginaires mais où on est entre soi.

Cela signifie que le fondamentalisme est un discours religieux moderne, sous l’apparence d’un retour à la tradition religieuse. Ainsi, le fondamentalisme islamique est d’abord une critique des cultures musulmanes : il affirme que la seule culture islamique est celle du temps du Prophète et de ses quatre premiers successeurs, mais qu’ensuite le message a dévié. Les talibans par exemple pensaient qu’il fallait avant tout créer un ordre politique permettant au croyant de faire son salut – d’où l’interdiction de tout ce qui peut le distraire, par exemple la possession d’oiseaux et les cerfs-volants. Ils niaient donc le concept de culture.

En général, les fondamentalistes islamiques se réjouissent de la déculturation provoquée par la globalisation car, selon eux, l’islam tel qu’il était enseigné et pratiqué dans le passé était hérétique, alors que l’individu libéré de toute culture est en mesure d’entendre la vraie parole. De fait, le fondamentalisme séduit les personnes qui sont produites par la globalisation. Oussama Ben Laden est un phénomène occidental : voilà ce qu’il faut reconnaître pour comprendre comment il pense, recrute et agit.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 810 de « Royaliste » – 17 février 2003