Préjugés occidentaux et illusions fondamentalistes font oublier les rapports complexes qu’ont entretenus en Iran l’islam et la laïcité.

Ehsan Naraghi n’est certes pas un inconnu pour nos lecteurs, qui se souviennent de l’entretien qu’il avait accordé à « Royaliste » lors de la publication de son précédent ouvrage (1). Historien et sociologue, interlocuteur privilégié du Chah à la fin de son règne puis emprisonné sous le régime de Khomeiny, Ehsan Naraghi analysait de manière saisissante l’échec de la monarchie iranienne et la révolution qui s’ensuivit.

Dans son nouveau livre (2), notre « historien du présent » remonte aux premières années de l’islam et suit tout le cours de l’histoire iranienne pour établir la relation entre l’enseignement et les changements sociaux dans un pays islamique. Mais si le témoin s’efface ici devant le chercheur, Ehsan Naraghi reste un homme profondément impliqué par la question qu’il met au jour : notre auteur descend en effet d’une célèbre lignée de théologiens, et son père et sa mère furent les promoteurs de l’enseignement laïc en Iran, dont leur fils bénéficia et dont il prolongea les efforts – sans que cette famille ait jamais rompu avec les valeurs traditionnelles.

Ce double héritage familial et culturel donne à Ehsan Naraghi une compréhension intime de l’histoire de l’enseignement en Iran. Parcourant avec lui cette très longue évolution, on découvrira la richesse et la complexité du système éducatif sur cette terre d’islam chi’ite, qui a donné au monde de grands philosophes et qui a formé pendant plusieurs siècles l’élite du pays. On verra aussi comment l’Iran a recherché et accueilli l’enseignement occidental – par envoi d’élèves iraniens en Europe, grâce aux missionnaires, par la volonté des réformateurs iraniens – et comment ses valeurs propres ont influencé la révolution de 1906. La Constitution qui en résulte institue un équilibre entre les valeurs de l’islam et les principes laïques, qui sera rompu par le dernier chah d’Iran.

Ehsan Naraghi montre que la politique autoritaire de modernisation et de laïcisation voulue par Mohammad Reza Chah fut un triple échec – quant à l’impératif de développement, quant à l’unité sociale du pays, et quant à sa modernisation puisqu’elle entraîna un renouveau de l’enseignement islamique et une réaction identitaire qui a abouti à la révolution khomeyniste. A partir des spécificités iraniennes, le livre d’Ehsan Naraghi éclaire de façon remarquable la dialectique de la tradition et de la modernité.

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(1) « Des palais du Chah aux prisons de la Révolution » – Ed. Balland, 1991. Entretien publié dans « Royaliste » 578.

(2) « Enseignement et changements sociaux en Iran du VII® au XX® siècle » – Editions de la Maison des Sciences de l’homme, 1992.

Article publié dans le numéro 601 de « Royaliste » – 17 mai 1993.