Toute prise d’otages évoque, en France particulièrement, de terribles souvenirs. Pensons aux fusillés de la Résistance : impliqués ou non dans des actes de guerre contre l’occupant, ils étaient tous des victimes.

Il ne saurait donc être question de fermer les yeux sur le sort des membres de l’ambassade américaine de Téhéran. Que certains d’entre eux soient des espions est plus que probable : ceux-là méritaient l’expulsion, mais certainement pas ce qu’ils subissent actuellement. Espérons que la France, qui dispose d’un grand crédit en Iran, fait et fera tout pour que la vie des diplomates américains ne soit plus menacée.

Mais une fois les otages libérés, la question fondamentale restera posée : celle de l’impérialisme américain, de ses méthodes et de ses objectifs. Ce n’est pas parce que nous réprouvons le viol d’une des plus anciennes coutumes internationales que nous allons emboucher les trompettes de la propagande belliciste et proclamer notre solidarité avec les multinationales, la C.I.A. et le Pentagone. On peut redouter l’exaltation d’une foule, qu’elle soit iranienne et musulmane ou occidentale et catholique. On peut dénoncer les excès auxquels cette exaltation peut conduire. Mais il faut bien comprendre que les cris de Téhéran sont ceux d’une délivrance, et que la réprobation morale – si justifiée soit-elle – ne peut pas grand-chose contre l’ivresse de la liberté. Il faut aussi comprendre que la campagne de calomnies et d’insultes contre l’Ayatollah Khomeiny et le peuple iranien ne peut que durcir l’attitude de l’un et de l’autre, il faut souligner enfin que les Etats-Unis, responsables de nombreux crimes contre l’humanité depuis 1945, ne peuvent à bon droit jouer les vertus outragées.

Cela dit, il est un aspect du conflit qui semble échapper à l’attention : celui de la guerre financière que les Américains mènent contre l’Iran. Toute nation soucieuse de conserver ou de reconquérir son indépendance se doit de la suivre attentivement.

— Faute de pouvoir attaquer militairement l’Iran – folie qui tournerait contre les Etats-Unis tous les peuples du Tiers-Monde – les Américains tentent d’asphyxier financièrement le pays. C’est ainsi que les Américains ont décidé de geler tous les avoirs iraniens déposés dans leurs banques. Il faut remarquer que c’est la première fois qu’une telle mesure est appliquée : la Rhodésie, par exemple, n’en a pas été victime. De plus, cette mesure est contraire aux règles du libéralisme économique, dont les Américains sont les champions, mais dont ils ne respectent jamais les principes. Les mesures prises contre l’Iran le démontrent une nouvelle fois. C’est un grave avertissement pour les pays liés financièrement aux Etats-Unis puisqu’ils peuvent, par une décision politique américaine, connaître une situation analogue à celle de l’Iran. Ainsi tout pays qui ne dispose pas de matières premières doit savoir qu’il peut être « liquidé » en quelques semaines s’il tente de contrarier sérieusement la politique américaine.

— Le détail de cet affrontement est riche d’enseignements sur les opérations que mènent les banques américaines. Les Iraniens se sont en effet aperçus que la Chase Manhattan Bank accordait, au temps du Chah des prêts à différents organismes publics en fonction de projets inexistants ou surévalués. Ce qui permettait aux dignitaires du régime de réaliser de très beaux profits.

— Cependant, l’offensive financière américaine semble moins décisive qu’il ne paraît. En effet, les avoirs iraniens déposés dans les banques américaines ne se trouvent pas nécessairement aux Etats-Unis. Ce qui place les filiales européennes de ces banques dans une situation délicate : ou bien elles appliquent les consignes venues des Etats-Unis et apparaissent, dans les pays d’accueil, comme des Etats dans l’Etat, ou bien elles respectent les conseils attentistes donnés par les gouvernements européens et l’objectif n’est pas atteint.

— En outre, le jeu des banques américaines en Europe est extrêmement dangereux sur le plan industriel. C’est ainsi que la Morgan Guaranty Trust a introduit un recours juridique contre la participation iranienne (25 %) dans la société mère du groupe Krupp. Rien n’indique que la Morgan obtiendra gain de cause, au terme d’une procédure qui sera extrêmement longue. Mais ce recours constitue un dangereux précédent : il est particulièrement inquiétant que des actions de cette nature puissent mettre en péril un groupe industriel. Dans l’avenir, qui peut affirmer que des concurrents importants des Etats-Unis ne seront pas victimes de manœuvres juridico-financières, organisées sous n’importe quel prétexte politique, ou par un mensonge, comme celui de le Chase Manhattan Bank accusant l’Etat iranien de ne pas rembourser les intérêts de ses emprunts ?

Il est encore trop tôt pour faire le bilan de l’affrontement financier entre les Etats-Unis et l’Iran. Du moins les événements actuels permettent-ils de découvrir l’immense pouvoir financier détenu par l’Amérique, d’analyser les capacités de réaction d’un pays et d’imaginer les parades possibles. Car n’importe quel pays d’Europe ou du Tiers-monde, peut être détruit par une guerre financière, plus propre mais tout aussi redoutable qu’une agression militaire.

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Article publié dans le numéro 305 de « Royaliste » – 13 décembre 1979