Comme la plupart des Français, comme d’innombrables citoyens de tous pays, nous avons approuvé la résistance opposée au gouvernement des Etats-Unis par la France, la Belgique, l’Allemagne et la Russie. Nous souhaitons que ce front commun soit durable, s’étende et fasse obstacle aux menées américaines.

Notre satisfaction, prudente tant que l’opposition au bellicisme américain n’est pas été formellement exprimée par veto au Conseil de sécurité de l’ONU (1), a été atténuée par les déclarations impétueuses de Jacques Chirac le 17 février, au soir d’un sommet extraordinaire des Quinze.

En adressant un message de soutien aux Etats-Unis, les pays de l’Est européen auraient « manqué une bonne occasion de se taire » et seraient « pas très bien élevés ». « Je trouve, ajoutait Jacques Chirac, que la Roumanie et la Bulgarie ont été particulièrement légères de se lancer ainsi alors que leur position est déjà très délicate à l’égard de l’Europe ».

Suivaient des menaces directes sur la mise en échec du processus d’élargissement par suite d’un seul referendum négatif – ce qui témoigne d’un immense culot puisque tout referendum sur les questions européennes est refusé depuis dix ans aux citoyens français.

Curieusement, ce chantage fait suite à la prise de position d’Alain Duhamel (2), porte-parole des fédéralistes de droite et de gauche qui militent en faveur d’une petite Europe très intégrée. Curieusement, cette violente mise en garde n’a pas été adressée à l’Angleterre, à l’Espagne et à l’Italie, puissances très activement alignées sur les Etats-Unis. Hélas, ce n’est pas la première fois que Jacques Chirac se laisse emporte par son irréflexion et fait preuve d’un scandaleux mépris à l’égard des « petits pays » européens. Nous nous souvenons de son arrogance et de ses grossièretés lors du sommet de Nice (3), et des humiliations subies par plusieurs peuples – notamment par les Belges que nous sommes aujourd’hui heureux de compter parmi nos alliés face à M. Bush.

A Nice comme à Bruxelles, Jacques Chirac chercher à masquer les contradictions et les échecs de l’Union européenne par un comportement agressif à l’égard de nations qui n’en sont certainement pas responsables. Mais, toutes proportions gardées, ma polémique n’est-elle pas destinée à masquer la gêne que nous éprouverions à l’égard de la ligne diplomatique suivie par des chefs de gouvernement que nous apprécions ?

Aux lecteurs qui s’étonnaient de l’attitude de la Bulgarie, nous avons simplement indiqué les déclarations officielles du président Parvanov (« chaque action » concernant la crise irakienne doit être « soutenue par le Conseil de sécurité ») et de son Premier ministre estimant qu’une opération militaire « serait l’issue la moins souhaitable de la crise (car elle) tournerait contre l’Occident les Etats musulmans modérés et provoquerait une escalade des actions terroristes ».

Il importe de donner ces précisions pour compenser les jugements à l’emporte-pièce de certains médias, mais je voudrais tout de même prendre l’hypothèse d’un alignement total et clairement revendiqué des Etats de l’Est européen sur le gouvernement américain.

Si cela se produisait, nos amis roumains, bulgares, serbes, albanais, ne sauraient être réprimandés et finalement rejetés. Qui les berce depuis plus de dix ans de bonnes paroles ? Qui les regarde crever de froid et de faim sans leur donner toute l’aide dont ils ont besoin ? Qui accepte que le FMI leur impose ses programmes de misère ?  Jacques Chirac et son gouvernement, mais aussi ces socialistes ralliés à l’ultra-libéralisme qui, à l’exemple d’Elisabeth Guigou, s’indignent des foucades présidentielles en oubliant le mépris professé par MM. Jospin, Moscovici et Strauss-Kahn à l’égard des nations de l’Est – qui sont l’Europe tout autant que celles de l’Ouest.

C’est après avoir offert à l’autre moitié de l’Europe, Russie comprise, les moyens d’une politique de plein développement, c’est après avoir proposé à l’ensemble de ses nations de participer à égalité à l’organisation d’une confédération européenne que les chefs d’Etat des pays riches pourront émettre une opinion sur les relations diplomatiques que l’on cultive à Tallinn, à Prague, à Tirana.

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(1) Cet article est rédigé le 23 février.

(2) cf. « Europe: stopper l’élargissement », Libération du 15 février
(3) cf. mon éditorial du n° 763 (8-16 janvier 2001) : « Chers amis belges…

 

Editorial du numéro 811 de « Royaliste » – 3 mars 2003