Les internes en médecine ont déclenché le 19 novembre un mouvement de grève des gardes et des astreintes afin d’obtenir la reconnaissance de leur statut de médecins hospitaliers et des conditions de travail supportables. Ils méritent, amplement, d’être soutenus.

Il suffit d’écouter les internes des hôpitaux pour comprendre que les fausses vertus pratiquées par les ultralibéraux (politique monétaire restrictive impliquant la compression des salaires, politique d’économies  budgétaires) ont des conséquences concrètes, immédiatement observables et à tous égards désastreuses. D’innombrables salariés sont les victimes de l’idéologie dominante, mais la situation des internes mérite une attention toute particulière parce que la logique ultralibérale est portée, contre eux, à son point extrême.

Pour comprendre leur colère, il faut se souvenir que les internes sont des étudiants en médecine qui commencent leur sixième année. Après avoir passé un concours impitoyable, ils accomplissent des stages dans différents services (pendant trois ans pour les futurs généralistes, pendant quatre ou cinq ans pour les futurs spécialistes) au cours desquels ils ont les mêmes horaires et les mêmes responsabilités que les autres médecins.

Les internes sont donc des praticiens aux connaissances éprouvées, hautement qualifiés, passionnés par leur tâche, et indispensables à la nation. Or le gouvernement considère manifestement que ce personnel peut être surexploité et méprisé sans danger électoral (ils sont trop peu nombreux) et sans menace de trouble de l’ordre public (ils n’ont ni les moyens ni les traditions émeutières des agriculteurs). Il est donc possible de faire des économies budgétaires sur leur dos, quitte à dispenser en urgence des subsides aux manifestants qui font peur – dernièrement les gendarmes et les policiers.

Techniquement, c’est très simple. Les internes sont des étudiants : on les fait travailler comme des brutes (gardes de 24 heures consécutives) et on les paie comme des étudiants : une garde en semaine de 18 heures à 8 heures rapporte 500 F, une garde fin de semaine de 20 heures à 8 heures rapporte 1 000 F.  Or, pendant ces gardes, les « étudiants » accomplissent tous les actes d’un « vrai médecin » sur des patients qui sont parfois dans un état critique (infarctus, blessures graves) et dans des services d’urgences qui sont souvent dans un état déplorable (malades dans les couloirs, risques d’agression). Certes, ces médecins étudiants perçoivent un salaire (8 000 F. mensuels) qui est modique au regard à leur niveau d’études (Bac + 6, au moins) et de leur compétences professionnelles. N’oublions pas non plus que ces jeunes adultes (25 – 28 ans) sont parfois mariés et père ou mère de famille. De tout cela, le ministère se contrefiche.

D’ailleurs, quel ministère ? La grève des internes a débuté le 19 novembre, mais le ministre délégué à la Santé, Bernard Kouchner, n’a reçu une délégation que le 30 novembre, pour l’informer qu’il n’avait pas eu le temps de prendre connaissance du dossier. Bernard Kouchner est médecin. Le « dossier » des internes est depuis des années étalé dans la presse écrite et télévisée. Mais Bernard Kouchner est un médecin qui n’a pas le temps de s’informer – ni sur son ancienne profession, ni sur ses attributions : après quinze jours de grèves, le ministre délégué à la Santé déclara aux grévistes que l’affaire ne relevait pas de son ministère ! Après rupture des négociations et distribution de tracts moqueurs dans la circonscription où Elisabeth Guigou veut se parachuter, celle-ci a confirmé la compétence du ministre délégué qui a reçu mission de se dépêcher.

Comme ces jeunes gens n’ont pas cassé de vitrines, comme ils n’ont brûlé aucun édifice public, comme ils ne peuvent pas paralyser la vie du pays, on répondra aussi tardivement et aussi pingrement que possible à leurs très modestes revendications : reconnaissance du statut de médecin hospitalier, application immédiate du repos de sécurité après une garde de nuit, revalorisation des gardes, ouvertures de négociations sur la réduction du temps de travail.

Au moment où l’on fait mine de se préoccuper de la sécurité des citoyens, qu’on commence par répondre largement aux demandes de celles et ceux qui tiennent entre leurs mains la santé et la vie d’innombrables patients.

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Article publié dans le numéro 784 de « Royaliste » – 24 décembre 2001