Les violences urbaines de la mi-novembre sont la cause, ou le prétexte, d’agressions verbales commises par des ministres, des députés, des intellocrates (1) et diverses associations antiracistes ou communautaristes.

La dispute est d’autant plus confuse que s’y mêlent des polémiques sur la colonisation et sur l’esclavagisme. Je ne citerai ni les propos ni les personnages car il ne me paraît pas souhaitable de participer à ces pugilats.Trop de calculs individuels, trop d’associations en quête de notoriété et, du côté de l’Assemblée, trop d’arrière-pensées électoralistes.

Il faut cependant prendre garde à cette agitation, qui risque de distraire des questions essentielles : comment lutter contre les ravages économiques et sociaux provoqués par l’ultralibéralisme ? quelle politique monétaire envisager après l’échec de l’euro ? comment concevoir le plan français de réorganisation politique du continent européen ?

La presse écrite et audiovisuelle devrait mettre ces questions en débat, parce que c’est son rôle et parce qu’elles passionnent les Français comme nous l’avons constaté lors du débat sur le « traité constitutionnel ». Les disciples de Maurice Allais, de Keynes, de François Perroux, devraient être régulièrement conviés à formuler leurs critiques et leurs propositions, la parole devrait être régulièrement donnée aux syndicalistes, aux sociétés de pensées, aux militants politiques qui participent avec enthousiasme à la bataille des idées.

Nous sommes privés de ces débats contradictoires et les principaux enjeux nationaux sont effacés – sauf lorsqu’une grève spectaculaire ou des actes violents troublent les jeux convenus. Les chercheurs et les intellectuels français nous offrent de remarquables ouvrages, mais le travail de la pensée se fait de plus en plus dans le souterrain.

Cette activité intellectuelle sera, nous n’en n’avons jamais douté, l’un des facteurs décisif de notre renaissance politique. Il est inadmissible qu’elle soit étouffée par la censure implicite qu’exerce les potentats des médias et les financiers qui assurent leur survie. Il est scandaleux qu’une censure explicite place les chercheurs, les intellectuels et les journalistes sous la menace permanente de poursuites pénales parce que les parlementaires légifèrent sur la vérité historique, parce que des groupuscules s’érigent en justiciers (2).

Parmi les intellocrates, combien s’inquiètent des atteintes à la liberté d’expression – sauf lorsqu’ils sont eux-mêmes victimes d’une agression – et combien dénoncent le formidable appareil de surveillance et de répression qui se met en place ? Installé pour prévenir le terrorisme et lutter contre l’immigration clandestine, il sera, n’en doutons pas, tourné contre des forces politiques démocratiques et des organisations syndicales si l’oligarchie se sent menacée.

Les patrons de journaux et les directeurs de chaînes ne défendent plus la liberté de la presse. Les intellocrates ne jouent plus le rôle dévolu en France à l’intelligentsia : servir d’intermédiaires entre les savants et l’opinion publique ; lancer les débats indispensables à la vie démocratique, selon la raison politique et dans le souci du bien commun ; défendre, par l’écrit et la parole, la justice et la liberté.

Au contraire, nous avons vu ces messieurs se précipiter dans les cercles oligarchiques, se rouler aux pieds des financiers, pactiser avec la force brute (de Mao à Bush, il n’y eut que quelques pas), appeler à la guerre civile en divers pays… Ils clament maintenant leur mépris et leur haine pour d’autres Français : les « populistes » qui ont voté Non au référendum, les bandes ethniques, islamiques et anti-républicaines dans lesquelles se rassembleraient les agités de diverses banlieues. Livrés à ces pulsions, ils oublient leur faillite intellectuelle et morale.

Elle est avérée. Les intellocrates vivent leur crépuscule, après trente ans d’échecs et de reniements. Ils vont bientôt céder leur place aux intellectuels qui ont le souci de la transmission de la mémoire, du savoir, des raisons d’espèrer. Quel que soit leur âge, place aux jeunes en esprit.

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(1) Intellectuels qui occupent des positions de pouvoir dans les médias.

(2) Cf. la tribune publiée par Anne-Marie Le Pourhiet dans Le Monde du 2 décembre.

Editorial du numéro 871 de « Royaliste » – 2005