Philosophe, professeur à l’Université Paris Descartes, directeur de la revue Cités, Yves Charles Zarka est en train d’édifier une œuvre majeure dans l’ordre de la philosophie politique, qu’il s’agisse de son histoire (La décision métaphysique de Hobbes ; Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmidt…) ou de ses problématiques contemporaines (Figures du pouvoir ; Difficile tolérance…). Dans un récent ouvrage (1), il met en évidence le scandale médiatique de l’histrionisme, dont nous sommes les témoins sidérés et provisoirement impuissants.

Même si nous accueillons régulièrement des intellectuels dans nos colonnes, il n’est pas inutile de rappeler la définition de cette importante figure de la vie politique française, apparue le 14 janvier 1898 lors de la publication dans L’Aurore du « Manifeste des intellectuels » en faveur du capitaine Dreyfus et du « J’accuse » publié la veille. Yves Charles Zarka indique trois critères :

Le premier, c’est « l’engagement d’un homme de lettres ou de savoir dans l’espace public, c’est-à-dire hors de son domaine de compétence ». Dans une société où l’on s’est fait une religion de la compétence, on rejette dans les marges celui qui se mêle, apparemment, de ce qui ne le regarde pas. Cette mise à l’écart est d’autant plus vigoureuse que les sujets-supposés-compétents estiment que la littérature ne sert à rien et que les chercheurs coupent les cheveux en quatre. Depuis une trentaine d’année, on a vu naître et grandir ce mépris de la pensée que cultivent les managers de pointe, les communicants et nos plus éminents démagogues. Or la religion de la compétence a abouti à la dictature de l’Expert qui se trompe et nous trompe – mais sans jamais se tromper sur son intérêt qui est de maximiser ses revenus en additionnant les consultations écrites, verbales et radiotélévisée. Pour que les commandes soient renouvelées, il faut et il suffit qu’elles fassent plaisir à la puissance invitante qui, d’ordinaire, paie pour que l’on soit de son avis. En regardant pérorer Christian de Boissieu et ses pairs, souvenons-nous de la formule lapidaire d’Yves Charles Zarka : « L’expert est un mercenaire, l’intellectuel est un homme libre »… un homme libre qui s’engage comme citoyen.

L’autorité est le deuxième critère. L’autorité est de l’ordre de l’esprit, c’est ce qui donne sens à l’action, alors que le pouvoir est ce qui la rend possible. Par son œuvre, l’intellectuel acquiert une autorité qui n’est pas totale (il y a d’autres œuvres, différentes ou contradictoires) et jamais contraignante. L’intellectuel y va de son autorité (encore faut-il qu’elle soit reconnue) et il s’engage à ses risques et périls. Pourquoi ?

Pour la vérité. Tel est le risque pris par l’intellectuel, qui se mêle de ce qui le regarde : la vérité dont la quête est infinie mais dont il tente de saisir et de faire saisir un éclat. Est-t-il besoin de préciser que cet engagement pour la vérité ne tient aucun compte de la capitalisation financière ou symbolique de la prise de parole ? Il faut donner cette précision puisque les intellocrates ont les yeux fixés sur les courbes de vente qui permettent de fixer la place de chacun dans le panthéon médiatique. Ces intellocrates – Yves Charles Zarka n’utilise pas ce mot – sont le contraire des intellectuels : ils n’ont pas d’autorité mais ils exercent un pouvoir de contrainte sur les auteurs qui sont obligés d’en passer par eux pour les contrats d’édition et ils ont la capacité d’intimider des dirigeants politiques qui ont la faiblesse de craindre une tribune vengeresse dans Le Monde. Avec eux, nous sommes dans un domaine étranger à la quête de vérité : celui de l’histrionisme, qui est le résultat consternant du processus de destitution des intellectuels.

En référence à un article de Gilles Deleuze dénonçant en 1977 les « entreprises de marketing intellectuel », Yves Charles Zarka décrit les trois phases du processus :

D’abord l’extension de la marchandisation des œuvres de l’esprit qui a frappé les productions de « l’art contemporain » puis le livre qui n’est plus considéré comme une œuvre commercialisable (les éditeurs et les auteurs ne sont pas des anges) mais seulement comme un produit rentable. Cette rentabilité n’est pas obtenue par de banales techniques de vente mais par une mise en spectacle de la marchandise : le texte imprimé est moins important que son retentissement dans les médias. D’où la publication surabondante d’ouvrages écrits pour les médias par des auteurs médiatiques, qui sont désignés comme tels par les journalistes des principaux médias. Comme Gilles Deleuze l’avait pressenti, le journaliste a pris le pouvoir dans le monde intellectuel : « c’est lui, nous dit Yves Charles Zarka, qui décide de ce dont il faut parler et ce qu’il faut taire, ce qui est réussi et ce qui est raté, c’est lui qui dresse le palmarès des intellectuels, qui désigne ainsi les cinquante meilleurs, ceux qui comptent aujourd’hui ou compteront demain ». Au lieu d’une promotion de la culture par les médias, nous assistons à l’exploitation de produits culturels par l’industrie du divertissement. En même temps que ses images et ses bavardages, celle-ci diffuse un triple mépris : mépris de la culture, mépris du public qu’on suppose incapable de réflexion, mépris des véritables intellectuels qu’on traite comme des marionnettes lorsqu’on décide, de temps à autre, de les faire figurer dans le casting d’un talk show, entre une starlette et un publicitaire.

Les écrivains ainsi marginalisés devront se contenter de quelques articles et du bouche à oreille pour rassembler assez de lecteurs pour continuer à être publiés – rude traversée du désert où l’on peut disparaître à jamais. Les chercheurs ont quant à eux l’avantage de travailler dans l’Université, vouée à la production et à la transmission du savoir. C’est grâce à elle que la plupart des intellectuels peuvent écrire leurs ouvrages. Mais l’institution universitaire est mise en péril, parfois avec la complicité d’un intellectuel saisi par l’ambition, par les gestionnaires et les experts qui veulent que chacun se soumette aux critères conformistes et paralysants de l’évaluation.

C’est ainsi que « le grotesque s’est emparé de l’espace public » comme le dit Yves Charles Zarka. Nous sommes sans cesse abreuvés de mauvaises fables par des histrions – le mot évoque le spectacle et l’outrance – présentés comme philosophes ou écrivains mais qui sont tous des intellocrates sans œuvre, d’habiles promoteurs de textes frappants ou scandaleux et pas toujours personnels : l’intellocratie fait vivre un bataillon de nègres qu’elle exploite sans le moindre scrupule. Nous avons trop souvent moqué Bernard-Henri Lévy pour revenir sur ses prestations et mésaventures. Mais il compte nombre de rivaux en charlatanisme : par exemple Michel Onfray qui « démontre » le kantisme d’Eichmann à partir d’un texte tronqué d’Hannah Arendt ; ou encore Slavoj Zizek et Alain Badiou, deux gloires médiatiques qui font l’apologie de la terreur et professent un antihumanisme radical.

Au fil de la démonstration d’Yves Charles Zarka, très peu de noms sont cités. C’est un choix pertinent, car nous savons que les polémiques menées contre les histrions ont toujours tourné à leur avantage sur la scène médiatique puisqu’ils sont toujours en mesure d’asséner les répliques finales. De plus, les débats sont vite oubliés et la récupération de nouvelles victimes permet de se donner à nouveau le beau rôle. Bernard-Henri Lévy a survécu à l’affaire Botul (2) comme à bien d’autres épisodes ridicules ou honteux de son époustouflante carrière. Cependant, Yves Charles Zarka fait référence à un ouvrage dont les médias français n’ont pas soufflé mot, parce qu’il analyse et dénonce les produits intellocratiques comme pure déraison (3).

Je donnerai à l’occasion mon point de vue sur les relations entre la Nouvelle Action royaliste et les « nouveaux philosophes » qui se sont dégradées après la publication de « L’idéologie française » de Bernard-Henry Lévy – bien avant l’irrémédiable rupture provoquée par les guerres dans les Balkans. Je m’en tiens pour le moment au livre de Daniel Salvatore Schiffer qui a relu avec une patience admirable les livres de ceux qui dénonçaient les « maîtres penseurs » avant de devenir les petits-maîtres du Politiquement correct, experts en manipulation de textes et de cadavres. Voici André Glucksmann attribuant une formule qu’il a fabriquée à Hegel, pour en faire un père du totalitarisme. Voici Bernard-Henri Lévy, parcourant à la hussarde le champ philosophique et y laissant un abondant bêtisier. Voici les deux compères, auxquels se joignit Alain Finkielkraut, prenant parti dans les conflits balkaniques en toute méconnaissance de cause…

Aucun savant (je pense à Pierre Vidal-Naquet), aucun spécialiste, aucun témoin ne put avoir raison de ces imposteurs qui l’emportaient toujours, sur la scène médiatique, par leur technique de l’insulte, de l’amalgame et de la diffamation. Face à eux, que de rages alors impuissantes !

Mais les intellocrates sont sur le déclin : la télévision dont ils se sont si bien servis n’est plus le média dominant et les journaux préférés – Le Monde, Libération, Le Nouvel observateur – ont perdu une bonne part de leur influence. Les grands intellectuels de notre temps font leur œuvre sans prêter la moindre attention à ces messieurs. Les débats de fond se déroulent dans les séminaires de l’Université où ils ne sont pas invités. Internet, que les intellocrates méprisent, permet la diffusion massive et gratuite des idées hétérodoxes. Enfin, l’engagement total des principaux histrions dans le camp des oligarques les tient éloignés du peuple français. A l’étranger, c’est pire : ils sont moqués ou totalement ignorés.

Pour les intellectuels tels que les définis Yves Charles Zarka, l’avenir n’est pas si noir. Il suffit que chacun fasse son œuvre pour que les conditions de la renaissance soient posées.

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(1) Yves Charles Zarka, La destitution des intellectuels, PUF, 2010.

(2) En 2010, dans un livre bourré de prétention, BHL appuya sa critique de Kant sur les thèses d’un auteur qui n’a jamais existé : Jean-Baptiste Botul, pseudonyme de Frédéric Pagès, auteur d’une hilarante Vie sexuelle d’Emmanuel Kant, aux Editions de Minuit.

(3) Daniel Salvatore Schiffer, Critique de la déraison pure, La faillite intellectuelle des « nouveaux philosophes » et de leurs épigones, François Bourin Editeur, 2010.

 

Article publié dans le numéro 985 de « Royaliste » – 2011