Il semble que l’intellectuel médiatique regarde la télévision sans la voir et juge les manifestations de rue sans les regarder, tandis que l’information télévision paraît plus soucieuse d’illustrer un thème prédéterminé que de rendre compte de l’événement.

Tantôt mêlé à la foule des manifestants « contre la guerre », tantôt regardant passer les défilés, je tiens à faire un aveu qui réjouira Pascal Bruckner, André Glucksmann et Romain Goupil. Co-auteurs d’une récente tribune dans Le Monde (15 avril), ces trois éminents maîtres de moralité ont célébré la victoire anglo-américaine en Irak, dénoncé comme de bien entendu la France « mise hors de jeu, ridiculisée » et raconté l’enfer dont ils sont eux-mêmes revenus… tout en étant restés à Paris.

Ecoutons la parole des trois rescapés : « Il faudra raconter un jour l’hystérie, l’intoxication collective qui ont frappé l’Hexagone depuis des mois, l’angoisse de l’Apocalypse qui a saisi nos meilleurs esprits, l’ambiance quasi soviétique qui a soudé 90 % de la population dans le triomphe d’une pensée monolithique, allergique à la moindre contestation ». J’avais cru voir MM. Madelin, Lellouche et Poniatovski sur diverses chaînes de télévision, mais j’ai dû rêver à la suite de l’intoxication dénoncée par nos trois victimes d’une soviétisation qui nous a empêché d’acheter dans les kiosques Le Monde, Les Echos et Le Figaro.

Poursuivons : « Il faudra expliquer pourquoi la minorité kurde fut, durant cette période, interdite de manifester quand les nervis de Saddam paradaient sur nos boulevards ». Les rares nervis saddamistes ont eu la chance d’être filmés et j’avais cru voir, dans toutes les manifestations parisiennes, un fort groupe (entre 300 et 500 personnes selon les jours) de Kurdes rassemblés autour d’un grand drapeau jaune à l’effigie d’Ocalan, reprenant en chœur leurs slogans et des chansons plutôt martiales. Mais puisque MM. Bruckner, Goupil et Glucksmann affirment que ces militants ont été empêchés de manifester, je vais aller voir un psychiatre pour lui dire que je suis en train de perdre contact avec le réel.

Mon cas n’est cependant pas désespéré car j’ai vu le 22 mars près de la place de la République l’attaque menée contre un petit groupe de manifestants par les individus au visage masqué : on n’a pas parlé de cette violente agression dans les médias, mais j’ai compris au vu des autres agressions commises ce jour-là que les victimes des porteurs de keffieh étaient des pacifistes juifs. Ces opérations de commandos ont à juste titre impressionné et scandalisé les médias qui ont dès lors traité les manifestations en privilégiant les risques d’agressions antisémites et antisionistes. Souci justifié, mais qui n’empêchait pas de rapporter les autres violences commises et celles qui ont visé les chevènementistes du MGR : deux blessés sérieux le 12 avril chez ces militants qui avaient inscrit sur leurs pancartes un simple « Oui à l’ONU ».

Puis-je me permettre de demander aux « intellectuels médiatiques » d’observer directement les manifestations qu’ils condamnent et aux professionnels du reportage de ne pas livrer des récits préfabriqués ? Par exemple, le récit de la violence antisioniste dans les manifestations a été suivi par l’histoire édifiante de la « prise de conscience » par la gauche des « dérapages » possibles qui aurait ipso facto entraîné la disparition des slogans extrémistes. A en croire Libération du 14 avril, la manifestation parisienne du samedi 12 se serait déroulée dans une ambiance apaisée. Ce qui est faux ! Outre l’agression contre les chevènementistes, des centaines de témoins peuvent attester que les groupes extrémistes ont hurlé leurs slogans habituels et que le cri « Sharon, fasciste » était lancé toutes les trois minutes par une jeune femme juchée sur un camion.

Commentaires hallucinés, observations partiales, reportages manipulatoires… Il était pourtant inutile d’en rajouter car ces manifestations « pour la paix » ont fini par se réduire (à quelques exceptions près) au défilé de groupes violents décidés comme d’habitude à valoriser leur propre cause par la surenchère (les croix gammées sur les drapeaux israélien et américain), dans l’ignorance volontaire de la ligne diplomatique française et dans le mépris à l’égard de ceux qui prétendaient simplement la défendre.

***

Article publié dans le numéro 815 de « Royaliste » – 28 avril 2003