Dans un excellent essai, le sociologue Robert Castel explique les paradoxes de notre société, où la demande infinie de sécurité crée un manque impossible à combler, où l’augmentation des mesures sécuritaires s’accompagne d’une croissante insécurité sociale. 

Il faudrait se répéter soir et matin que la vie n’est pas sans risques. Or nous repoussons de toutes nos forces cette vérité banale, souhaitant en définitive qu’on n’éradique pas seulement les maladies qui font peur mais toute maladie et tout danger afin de soigner la vie elle-même.

Or, comme le dit fortement Italo Svevo, « soigner la vie, ce serait boucher les orifices de notre organisme en les considérant comme des blessures. A peine guéris, nous serions étouffés ».

Dans l’essai lucide et angoissant qu’il consacre à l’insécurité (1) Robert Castel, bon observateur des métamorphoses de la question sociale (2), éclaire les contradictions de la société ultralibérale et plus largement de notre modernité.

D’une manière générale, nous ne voulons pas admettre que toutes les garanties dont nous sommes entourés n’effacent pas le danger ; pourtant nous savons bien que souscrire une assurance tous risques n’évite pas la collision mortelle. Il y a plus inquiétant : les sociétés développées ont mis leurs populations à l’abri de la famine sans écarter le danger alimentaire. Au contraire ! Sans même évoquer la vache folle, nous redoutons les aliments cancérigènes et les limonades diverses qui favorisent la « surcharge pondérale ». Nos ancêtres étaient hantés par la famine endémique, nous craignons d’être victimes de l’obésité épidémique.

Les paradoxes de notre existence quotidienne se retrouvent dans la collectivité nationale et dramatisent depuis un quart de siècle le débat politique. La demande de sécurité civile, plus précisément sur la voie publique, ne cesse d’augmenter alors que les gouvernements durcissent d’année en année les mesures répressives. Alors que nous vivons dans un semi état de siège (le plan vigipirate) le sentiment d’insécurité ne décroît pas. Nous avons peur des jeunes des banlieues –  comme les bourgeois du 19ème siècle qui fantasmaient sur les classes laborieuses classes dangereuses – mais aussi des tueurs en séries, des pédophiles qui traquent nos enfants et de bien d’autres groupes délinquants mis en scène chaque jour à la télévision.

Robert Castel ne reprend pas le sempiternel débat entre ceux (de moins en moins nombreux) qui dénoncent l’obsession sécuritaire et ceux qui fustigent le laxisme des autorités. Loin de renvoyer les adversaires dos à dos, il montre que leur opposition est à la fois fondée et sans issue : le système complexe de protection des citoyens suscite une demande croissante de sécurité qui ne peut être comblée car il y a toujours un décalage entre la protection immédiatement souhaitée et les mesures répressives. D’où ce paradoxe : « l’insécurité, en somme, c’est dans une large mesure l’envers de la médaille d’une société de sécurité ».

Cette société « sécurisée »  est d’autant plus inatteignable que l’augmentation de la sécurité dans les rues, à supposer qu’elle soit effective et reconnue par les citoyens, s’accompagne d’une croissance manifeste de l’insécurité sociale. C’est là un phénomène relativement nouveau pour nos concitoyens, habitués au fameux « Etat providence » qu’il est préférable de décrire comme un Etat national-social – moins égalitaire qu’on ne le croit mais grand réducteur d’incertitudes.

Robert Castel explique comment cet Etat social s’est constitué et comment il se délite sous les coups des ultra-libéraux qui célèbrent la société du risque (comme si Ernest-Antoine Seillière était dans la même situation qu’un intermittent du spectacle) pour mieux vendre, sur les ruines de la Sécurité sociale, des assurances privées.

Le risque suprême, c’est qu’une population appauvrie et affolée de se voir priver de protections qu’elle tenait pour acquises demande, selon la logique de Hobbes, des garanties totales à un Etat absolu.

Robert Castel explore les voies qui pourraient nous permettre d’échapper aux pièges qui nous sont tendus. Il est essentiel d’y réfléchir avec lui.

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(1) Robert Castel, L’insécurité sociale, Qu’est-ce qu’être protégé ? La République des Idées, Seuil, 2003.

(2) Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995 et Folio Gallimard 1999).

 

Article publié dans le numéro 824 de « Royaliste » – 27 octobre 2003.