Dans notre précédent numéro, nous avons montré que la France ne maîtrisait pas son informatisation. Faute de stratégie cohérente, par suite d’erreurs, de retards et d’abandons délibérés, notre pays est en train de tomber sous la dépendance technologique et économique des Etats-Unis. Tel est le premier piège, dans lequel le pouvoir giscardien est en train de nous enfermer. Il en existe un second : si la politique du « laisser faire » est poursuivie, si l’outil informatique n’est pas dominé, notre travail, notre culture et nos libertés seront gravement menacés.

ENCORE DU CHOMAGE ?

Alors que nous sommes plongés dans une grave crise de l’emploi industriel, l’informatique va provoquer de nombreuses suppressions d’emplois dans le secteur tertiaire (activités de bureau, etc.), donnant ainsi une nouvelle dimension au problème que M. Giscard d’Estaing n’a pas pu résoudre. Partielles ou globales, les études publiées en France et à l’étranger montrent l’ampleur du bouleversement. En Grande-Bretagne, le rapport Baron estime que le développement de la micro-informatique créera 4 millions de chômeurs. En Allemagne, le syndicat IG/Metall estime que l’électronique permettra une seule création d’emploi pour cinq suppressions. En France, M. Olivier Pastre (1) pense que, entre 1979 et 1985, l’électronique provoquera plus de 200 000 suppressions d’emplois. Sans donner de chiffre précis, Simon Nora et Alain Minc (2) font également des pronostics inquiétants :

— dans les banques, l’introduction de nouveaux systèmes informatiques pourrait entraîner, d’ici dix ans, des suppressions d’emplois représentant 30 % du personnel. Déjà, les banques ont beaucoup réduit leur embauche, et elles ne recruteront plus guère.

— dans les assurances, les économies d’emplois représenteraient également 30 % du personnel.

— la Poste, qui verra diminuer de beaucoup le trafic interne aux administrations et aux entreprises (60 % du trafic actuel), connaîtra aussi des contractions d’effectifs.

— l’informatisation des activités de bureau entraînera aussi d’importants licenciements parmi les 800 000 secrétaires.

— enfin le rapport Nora prévoit que la production industrielle se fera à effectifs constants. Voire ! Selon E. Le Boucher et J.H. Lorenzi (3), le développement rapide de la robotique devrait entraîner 50 000 licenciements d’ici 1985 et 150 000 d’ici 1990.

Ces prévisions n’ont pas empêché le Président de la République de tenir des propos rassurants lors du colloque Informatique et société. « Comme au temps du métier à tisser, a-t-il déclaré, on ne cite que les emplois menacés, et non les emplois créés pourtant bien tangibles : ils sont au nombre de 25 000 par an en France, pour la seule informatique :» et « on se refuse à voir la naissance de vastes marchés pour les produits nouveaux » Le Président s’abuse. Face au 200 ou 300 000 emplois supprimés dans les cinq ans à venir, les experts estiment que l’informatique ne créera pas plus de quelques dizaines de milliers de postes supplémentaires de travail. On peut bien sûr ergoter. Mais tout dépendra du dynamisme de la politique industrielle française (aujourd’hui très mal en point), du taux de pénétration du marché intérieur par les entreprises étrangères, et de la politique des multinationales. Comme l’écrivent E. Le Boucher et J.H. Lorenzi, «il suffirait qu’IBM ou C.U-H.B. décide de transférer des productions hors de France pour que tous les chiffres de la grande informatique soient bouleversés ». Quand on perd le contrôle d’une industrie, on n’est plus martre de l’emploi. Les tentatives présidentielles de « décrispation » n’y changeront rien.

L’ALIENATION CULTURELLE

L’électronique ne nous dépossédera pas de notre culture. Mais elle amplifiera un phénomène amorcé depuis longtemps et qui tend, là encore, à faire passer la France et l’Europe sous la domination culturelle américaine. Ecrire cela n’est pas se laisser aller à une obsession anti-américaine, il suffit d’observer l’évolution de notre mode de vie et de nos loisirs, et de regarder quelques chiffres :

— La domination américaine sur la production cinématographique et sur la commercialisation des films est évidente. « En France, disent Lorenzi et Le Boucher, les distributeurs de films essentiellement américains, réalisent 184 millions de chiffre d’affaires, contre 158 pour les distributeurs de films français. Parafrance, lié à la Gulf and Western, possède plus de 100 salles et fait 37 millions de chiffre d’affaires en 1978, la Warner-Columbia 91 millions, Walt Disney 60 millions. Les cinq « majors » américains réalisent à elles seules un bon tiers du total. Par ailleurs les capitaux étrangers représentent 20 % à 40 % des investissements de la production cinématographique. Dans l’industrie du disque, les producteurs étrangers détiennent 70 % du marché français ». Domination qui sera renforcée par les nouvelles techniques -celle du vidéodisque en particulier.

— Le processus est le même pour la télévision. De plus en plus, la production des séries américaines de télévision est tournée en vidéo. Mais pas en France. Résultat, une « dramatique » tournée en France coûte entre 700 000 F et 800 000 F, alors que l’heure de téléfilm américain vaut entre 45 000 et 70 000 F. Alors on licencie à la S.F.P. et on achète américain. C’est ainsi qu’entre 1974 et 1976 la part des séries américaines est passée de 4,75 % à 6,6% sur TF 1, et de 4,05 % à 8 % sur Antenne 2 -chiffres qui pourraient encore doubler dans les cinq prochaines années. Autres chiffres significatifs : pour l’ensemble des programmes de fiction, la part des émissions étrangères était (en 1977) de 48,6 % sur TF 1 (212 heures) et de 53,8 % sur Antenne 2 (193 heures). En revanche, de 1974 à 1977, le temps d’antenne consacré à l’information est tombé de 35,8 % à 27,1% et, pour les magazines d’actualité, de 11,3 % à 3,3 %. Aujourd’hui encore d’un niveau honorable, la télévision française risque de devenir le support de séries banalisées, diffusant le modèle américain de vie, et imposant insidieusement les thèmes fondamentaux de l’impérialisme américain. Impérialisme très net quand on sait que les Etats-Unis exportaient déjà en 1973 entre 150 000 et 200 000 heures-programme, alors que la France n’en exportait que 20 000. Là encore, la technologie jouera son rôle d’accélérateur par le biais de la vidéo et de la transmission par satellite.

— La situation est tout aussi inquiétante pour la presse écrite. Le quasi-monopole de l’information détenu par les grandes agences sera encore développé par leur informatisation, Les procédés d’impression du texte à distance – introduits en France par Robert Hersant – risquent de donner de nouveaux avantages aux groupes de presse installés outre-Atlantique. Depuis longtemps déjà, on imite en France les news magazines, on lit le Reader’s digest, on regarde l’édition française de Playboy ou Lui, sa copie conforme. Autant de supports du mode de vie et de consommation « made in USA »

— N’oublions pas, enfin, le rôle essentiel que joueront les banques de données, tant sur le plan de l’information et de la prise de décision économique que d’un point de vue culturel.

UNE SURVEILLANCE PERMANENTE

Insidieux, le phénomène de l’impérialisme culturel est peu ressenti. La « mise en fiche » et l’interconnexion des différents fichiers électroniques inquiètent au contraire tout le monde (4). Le projet SAFARI a été officiellement abandonné et des textes législatifs sont votés. La question de la liberté individuelle n’en est pas résolue pour autant. Et le rapport Nora ne présente aucune solution, sinon en forme de vœu pieux : « le but devrait être de conforter la liberté de tous dans la transparence, plutôt que de préserver les privilèges de certains dans et par l’obscurité », disent Nora et Minc. Le tout est de savoir ce qui doit être « transparent », c’est à dire quand commence la vie privée. Quant aux privilégiés, aux fraudeurs, aux corrompus, ils ne seront pas percés à jour par l’ordinateur : il y aura toujours un Bokassa pour refiler en douce des diamants à un ministre des Finances.

Il y a le risque policier. Mais il existe aussi une surveillance privée : grands magasins et banques s’équipent de circuits de télévision, certaines sociétés engagent des adjudants à la retraite pour surveiller les électroniciens, des cartes magnétiques permettent de suivre dans tous leurs déplacements ceux qui les portent : « …si l’homme surveille les machines, affirment Lorenzi et Le Boucher, le système des machines surveille l’homme. C’est là le danger de l’informatisation du travail : pouvoir surveiller les individus de façon systématique, continue et à distance. Fini le temps des « petits chefs » dans le dos, ou des irruptions des contre-maîtres. Le « flicage » est dorénavant électronique. La technique, enfin, risque de renforcer la centralisation. Ce n’est pas parce qu’on peut installer un terminal n’importe où que les employés de la S.N.C.F., des banques ou des compagnies d’assurances deviennent libres et responsables. La déconcentration n’est pas la décentralisation. Et la décentralisation des activités industrielles n’est pas nécessairement l’autonomie. Il y a bien une menace de solitude pour celui qui travaillera à domicile, éloigné de ses collègues et dépourvu de la protection syndicale. De nouvelles angoisses risquent de naître, dans cette société éclatée, certes moins polluée et moins fatigante, mais où la rationalité technique risque d’être déshumanisante.

LA VOIE ETROITE

Nous avons longuement insisté sur les pièges de la société informatisée car il semble que nous nous y précipitons -malgré les préoccupations humanistes affichées par le président de la République. La technique offre en effet le moyen de domination accrue, d’un contrôle discret mais efficace de l’ensemble des individus. Faut-il en conclure que les machines doivent être brisées, et souhaiter le retour à une société pré-informatique ? Evidemment non. La suppression du travail à la chaîne est un bien, de même que la disparition de nombreuses tâches répétitives qui faisaient de l’homme un appendice de la machine. Mais il faut aussi résister à la fascination de l’outil télématique et savoir maîtriser sa diffusion. Entre le refus de l’informatisation et la soumission à la logique télématique, la voie est étroite. Il faut cependant la suivre, si l’on veut défendre les libertés menacées, et conquérir une nouvelle autonomie :

La politique industrielle française ne doit plus être celle du chien crevé au fil de l’eau. Sans l’imiter aveuglément, sans effectuer nécessairement les mêmes choix, il faudrait s’inspirer de l’exemple japonais. C’est à dire se décider à une protection du marché intérieur, premier pas d’une reconquête de ce marché par l’industrie nationale. C’est à dire faire un effort considérable de recherche afin de résister à la technologie américaine : notre pays a récemment montré qu’il pouvait mettre au point des techniques de pointe, et d’une façon aussi brillante qu’ailleurs; il serait absurde que nous y renoncions désormais. L’Etat, comme à l’époque du premier plan Calcul, doit montrer sa volonté et fournir les moyens financiers. C’est à ces trois conditions que la France ne tombera pas au rang de pays sous-développé.

La culture ne peut plus être abandonnée à l’impérialisme dominant, ni confisquée par de grands monopoles publics ou privés. Par son coût décroissant, par son faible encombrement, par son maniement aisé, l’électronique peut être le support de nouvelles libertés. Liberté de s’imprimer soi-même, liberté de s’exprimer par le moyen des radios libres et de la télévision par câble : il y a là un choix politique à faire, et de nouvelles règles à imaginer afin que radios et télévisions libres ne tombent pas sous le contrôle exclusif de sociétés capitalistes. De même, la liberté d’information peut être préservée si l’on conçoit la banque de données comme un instrument de service, et non de pouvoir. Les fournisseurs de données devront être nombreux et concurrents. Enfin, un choix politique doit être fait en faveur d’une décentralisation qui ne soit pas une déconcentration camouflée. A partir de là peuvent naître un autre mode de vie, et une autre conception de la ville.

Reste l’immense question du travail et de sa transformation. Il sera possible, dans un proche avenir, de travailler moins, autrement et ailleurs que dans les zones industrielles qui entourent les mégalopoles. Immense question, et réponses encore balbutiantes. Elles devront être révolutionnaires, si l’on veut éviter que l’informatique devienne l’instrument d’un nouveau totalitarisme.

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Etude réalisée par la Cellule Economie et publiée dans le numéro 302 de « Royaliste

(1) Olivier Pastre – Rapport pour la mission à l’informatisation de la société – IRIS – Paris Dauphine 1979.

(2) Simon Nora, Alain Minc, L’informatisation de la société.

(3) J.H. Lorenzi, E. Le Boucher, Mémoires volées, Ed. Ramsay

(4) Voir le livre de Gérald Messadié, La fin de la vie privée, Ed. Calmann-Lévy

Royaliste 302 – page 7

Etude publiée par la cellule Economie de la NAR dans le numéro 302 de « Royaliste » – 1er novembre 1979