Il y a la diplomatie de l’effervescence et de l’effusion, si sympathique dans l’instant d’une rencontre, et les prétendues réflexions à long terme qui relèvent du faux-semblant. Que faire d’autre, quand on n’a ni la durée, ni la volonté ?

Bien entendu, la venue du président de la Fédération de Russie à Paris est à marquer d’un signe positif. Il était nécessaire que Vladimir Poutine rencontre, en la personne de Jacques Chirac, à la fois le président de l’Union européenne et le président de la République française. Si les Quinze veulent sérieusement envisager l’avenir de notre continent, c’est avec la Russie avant tout qu’il faut le faire. Et la France, quant à elle, a tout avantage à resserrer ses liens avec cette puissance affaiblie mais qui redeviendra déterminante dans l’équilibre européen – puis mondial.

Il est indispensable qu’on se soucie du renforcement de l’Etat russe et du développement de la démocratie, ainsi que du développement de la coopération économique. Mais à quoi bon reprendre les heureuses formules des déclarations officielles et se réjouir du renforcement de l’amitié franco-russe ? La France exprime depuis dix ans des intentions louables, assorties d’excellentes idées qui aurait produit des résultats bien plus tangibles si les efforts avaient été constants et si les choix  avaient été conformes aux paroles prononcées.

Tel n’a pas été, et tel ne sera pas le cas. Qu’il s’agisse de Jacques Chirac ou de Lionel Jospin, les dirigeants français privilégient leurs relations avec Washington et avec les principaux dirigeants ouest-européens. Mais ils continuent à servir aux Polonais, aux Tchèques et aux Hongrois le toujours-même discours sur l’élargissement rapide de l’Union européenne, alors qu’il est clair, depuis plusieurs années, que les promesses faites dans l’effervescence des voyages diplomatiques ne pourront pas être honorées.

Jacques Chirac excelle dans ces démonstrations chaleureuses. Corrézien à Paris, il est Polonais à Varsovie et très chaleureusement Russe à Moscou. Mais il est l’homme des sincérités successives, des passions qu’on éprouve dans le coup de vent – tout le contraire d’une diplomatie réfléchie et effectivement dirigée.

Lors du sommet de Nice, en décembre prochain, on vérifiera que les dirigeants français n’ont pas de politique européenne : ralliés à l’ultralibéralisme au sommet de Lisbonne, ils sont tentés par le repli sur des « coopérations renforcées » tout en rêvant à une Constitution fédéraliste européenne, selon l’idée lancée par Alain Juppé et reprise, pour la subvertir, par Henri Guaino (1).

En vérité, le pragmatisme teinté d’effusions résume la conduite hagarde de dirigeants qui savent que l’Europe des Quinze est moribonde et qui refusent toute réflexion sur la « théorie des ensembles européens » que François Mitterrand appelait de ses vœux. Ce refus est gravissime car il ne s’agit pas « seulement » d’abandonner la ligne gaullienne et mitterrandienne : le renoncement porte sur le projet diplomatique entant que tel, et sur la pensée elle-même. Marquée par le pire de l’idéologie soixante-huitarde, ceux qui ont à répondre de notre avenir sont persuadés que toute pensée rigoureuse est totalitaire et que toute volonté étatique est liberticide. Ce qui explique qu’on gobe, en vrac, tout ce qui est lancé sur le marché des idées : la fédération des Etats-nations qui serait une confédération, la Constitution européenne, qui serait une constitution sans Etat, et même, dernière billevesée en date, un Etat européen sans Etat.

Autant de mots et de formules qui permettent de ne rien dire, tout en gagnant quelques mois sur des échéances inéluctables. Et comme il faut cependant donner l’impression qu’on agit, on fait des discours moralisateurs, donc on brandit des principes absolus, pour défendre en termes émouvants les Albanophones du Kosovo et les Tchétchènes qu’on aura complètement oublié quelques mois plus tard.

On s’est moqué, parfois avec raison des lenteurs mitterrandiennes (donner du temps au temps). Aujourd’hui c’est pire : on gaspille un temps dont on ne sait plus que faire, on n’a plus besoin du temps mais simplement du rythme de l’agenda quotidien et des chronologies électorales. Comme si l’histoire pouvait arrêter son mouvement.

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(1) « L’impasse d’un souverainisme étriqué », Le Figaro du 19 juillet 2000.

 

Article publié dans le numéro 759 de « Royaliste » – 16 novembre 2000