Les largesses de M. Balladur ne suffisent pas au patronat et à ses alliés : ils exigent maintenant la réduction de la protection sociale.

Le patronat n’est pas une entité mythique : c’est un groupe de pression qui a ses représentants, ses alliés, ses publications et, à défaut de doctrine, ses revendications. Pour en savoir plus que ce qui est distillé en petites phrases sibyllines par M. Perigot sur les trois marches de Matignon, il faut se plonger dans les bulletins patronaux, et notamment dans « Actualités » que publie l’Union des Industries Métallurgiques et Minières. Lecture austère, mais édifiante. Qu’y apprenons-nous en effet ?

– D’abord que le gouvernement n’a pas fait de cadeaux au patronat, car le remboursement de la TVA est « un dû et non une subvention » (1) et que les exonérations de charges sociales ont été compensées par des augmentations de charges fiscales (impôts locaux, taxes pétrolières) et sociales (cotisations de l’UNEDIC). Donc le patronat empoche en faisant la grimace : 45 milliards ont été versés, mais c’était une dette, et le solde (estimé à 50 milliards), représente une créance des entreprises sur l’État. Un point c’est tout et ils ne disent même pas merci.

– Ensuite que ce « dû » (pas encore complètement versé) ne peut être lié au problème de l’emploi car les entreprises en danger sont bien obligées de licencier. Non seulement on ne dit pas merci mais on trouve M. Balladur insupportable : le Premier ministre paie, et il demande une contrepartie ! Ces hommes politiques sont inouïs, mon cher Perigot.

– Enfin et surtout, que la protection sociale est beaucoup trop forte en France et en Europe. Tel est l’argument central de la campagne que mène le patronat et ses alliés – notamment Raymond Barre qui dénonce les « rigidités du marché du travail » et le fait que les charges sociales augmentent les coûts de production. Et notre bulle tin patronal de surenchérir : « les contraintes qui enserrent le marché du travail et nos régimes de protection sociale sont devenues anachroniques à l’heure de la compétition internationale exacerbée : elles pèsent sur l’emploi sans guérir le chômage (2) ».

Cette campagne n’est pas seulement insoutenable dans son principe (liberté totale pour le patronat, soumission totale pour les salariés) et dans ses effets sur le tissu social. Elle est illogique, pour ne pas dire idiote, au regard des nécessités mêmes de l’économie.

On ne peut pas dire qu’il faut réduire la protection sociale tout en se félicitant, comme le bulletin de l’UIMM, du rôle important joué par les transferts sociaux dans le soutien à la consommation.

Plus généralement, on ne peut pas dire que la reprise est fonction de la demande, aujourd’hui défaillante, et souhaiter tout à la fois la réduction des allocations sociales, la rigueur salariale (ou même la baisse des salaires), et une « flexibilité de l’emploi » qui se traduit par du travail à temps partiel et par des licenciements – donc là encore par une baisse de la demande.

Mais que pèse la logique, lorsqu’on se préoccupe essentiellement du profit ?

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(1) « Actualités », n° 123, page 23. Il s’agit certes d’un dû, mais le remboursement anticipé de cette dette offre 45 milliards de trésorerie aux entreprises.

(2) « Actualités », n°123, page 3.

 

Article publié dans le numéro 617 de « Royaliste » – 7 mars 1994.