Vive Bernard Stasi ! Et, bien sûr, vive Simone Veil ! En dénonçant l’alliance avec le Front National à Dreux, ils ont sauvé l’honneur de l’opposition. Mieux encore : dans un entretien publié par « Le Nouvel Observateur », le vice-président du C.D.S. déclare que la France a « besoin des immigrés », que leur présence est « une chance pour nous » et que « l’avenir est dans une société multiraciale ». Déclaration pleine de courage et de vérité qui coïncide d’ailleurs, mot pour mot, avec la conclusion d’un rapport présenté par Gérard Leclerc devant le Comité Directeur de la Nouvelle Action royaliste en août dernier (1).

Donc, vive Bernard Stasi. Je le dis avec d’autant plus de force que nous sommes souvent très sévères pour le courant politique qu’il représente. Mais nous avons toujours refusé de considérer la vérité et la lucidité comme la propriété exclusive d’un camp. Le malheur est que les passions et les intérêts l’emportent trop souvent à droite comme à gauche, justifiant des critiques qui ne sont pas de parti pris. Nous souhaitons simplement que la droite soit plus fidèle à ses propres valeurs : le patriotisme dont elle n’a d’ailleurs pas la propriété exclusive ; le souci social qui inspirait le traditionalisme catholique à la fin du siècle dernier, l’héritage gaullien dont le R.P.R. se dit dépositaire… Même M. Le Pen est au fond infidèle à lui-même, lui qui se targue d’avoir défendu une « Algérie française » qui n’avait de sens que dans une perspective multiraciale.

UNE FAUTE POLITIQUE

Mais, pour les chefs de la droite, la fidélité au passé, ou simplement à soi-même, ne pèse pas grand-chose au regard de l’appétit de pouvoir. Il s’agit de gagner, et si possible d’écraser l’adversaire, à n’importe quel prix. Pour la droite, l’alliance électorale de Dreux aurait pu n’être qu’une triste « bavure » locale. Mais les déclarations de M. Chirac sont venues transformer une tactique locale en stratégie générale. Certes, il n’y aura pas d’accord national, mais le R.P.R. se trouve autorisé à conclure des alliances locales avec l’extrême-droite « si cela s’avérait nécessaire ». En tolérant de tels accords, en les excusant par avance, M. Chirac commet une grave faute politique : il reconnaît de facto et utilise un courant xénophobe qu’il devrait rejeter et condamner ; il offre un marchepied à une extrême-droite marginalisée depuis longtemps. Cause première de cette marginalisation, le R.P.R. devient l’agent d’une spectaculaire réintégration. Lourde responsabilité !

Cette faute majeure ne sera pas, pour la droite, un handicap électoral. L’élection de Dreux a malheureusement montré qu’une partie de l’opinion se soucie peu des allusions faites par la gauche au fascisme et de sa dénonciation classique du racisme. Phénomène inquiétant, qui appelle des réponses appropriées : une action sur le terrain pour que les communautés se comprennent et se rapprochent, une explication claire des réalités de l’immigration et des bienfaits qu’elle représente – et non la chasse spectaculaire aux immigrés, qui semble justifier les thèses xénophobes, non de simples cérémonies d’exorcisme, plus utiles pour se rassurer soi-même que pour convaincre.

LA GAUCHE DESORIENTEE

Car le gouvernement et le parti socialiste sont une fois de plus désorientés. Leur indignation – justifiée – et leurs contre-attaques ne leur épargnent pas les défaites et un discrédit croissant. Même l’intervention réussie du Président à la télévision le 15 septembre n’est pas parvenue à modifier durablement le climat général : privée du thème de la catastrophe, la droite fait comme si elle avait déjà gagné les législatives en posant la question de sa cohabitation avec l’élu du 10 Mai I98I.

Face au problème de l’immigration, face à la stratégie de la droite, le pouvoir est sans réponse vraie parce qu’il est sans projet. L’opinion ne peut être « reconquise » par une gestion frileuse, aux résultats douteux. Et les intellectuels ne sauraient répondre aux appels du pouvoir tant qu’ils liront les dénonciations cauteleuses, brouillonnes et sectaires de M. Gallo (2). Pourtant, le Président a énoncé un certain nombre de thèses, sur la technique, sur la civilisation urbaine, qui mériteraient réflexion. Mais la gauche n’y fait guère écho, enfermée qu’elle est dans ses nostalgies et ses valeurs usées.

Un vide se crée, que l’opposition partisane est en train de combler – aidée en cela par le retour en force de l’idéologie conservatrice. Il ne faut pas s’y résigner : les mythes et les fantasmes des libéraux sont aussi funestes que ceux qu’ils prétendent combattre : l’empire américain obéit à la même logique de domination que son rival soviétique ; le libéralisme crée une guerre de tous contre tous qui n’a rien à envier à la lutte des classes ; le capitalisme est un agent de désintégration sociale aussi puissant que le collectivisme. Et la « libre entreprise » est aussi catégoriquement niée par la loi du marché libéral que par le socialisme d’Etat.

Il est urgent d’en finir avec ces faux débats. La crise de notre société exige des analyses et des solutions nouvelles, qu’il s’agisse de l’immigration, des structures économiques ou encore de la participation des citoyens à la vie publique comme l’a montré le comte de Paris dans sa « Lettre aux Français ». De même que les grandes questions actuelles traversent les partis, de même la nouvelle voie qui doit être tracée ne peut suivre les frontières idéologiques et partisanes. A droite et à gauche, ailleurs aussi, existent des hommes et des femmes qui osent imaginer autre chose, dans le souci de l’intérêt commun. Il est urgent qu’ils commencent à travailler ensemble.

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(1) Ce texte sera publié dans la revue « Cité »

(2) « Le Monde » 26 juillet 1983

Editorial du numéro 388 de « Royaliste » – 29 septembre 1983