L’économie américaine serait-elle entrée dans une nouvelle ère édénique, qui nous délivrerait des crises cycliques ? Très à la mode dans le milieu dirigeant, notamment dans la gauche moderniste, cette thèse ne résiste pas à l’examen.

 Les Soviets, plus l’électricité : on se souvient de ce beau programme aux couleurs de matins qui chantent. Il fait bien rire les ultralibéraux, qui se croient « pragmatiques » alors qu’ils promettent eux aussi un avenir radieux, qui vaudrait tous les sacrifices.

Pour la droite et la gauche modernistes, le paradis capitaliste se trouverait aux Etats-Unis, et trouverait son expression concrètement concrète dans une très simple formule : le libéralisme, c’est le Marché plus l’informatique. Tel est le modèle, réalisé pour l’heure dans un seul pays, de la révolution mondiale dont Dominique Strauss-Kahn, naguère féru de Marx, se fit le militant enthousiaste.

Hélas, le dandy embourbé n’avait pas plus de jugeotte qu’un Georges Marchais. Deux économistes viennent de démontrer en toute rigueur que le thème de la « nouvelle économie » américaine n’a ni consistance ni avenir. Leur ouvrage (1), riche d’équations, de graphiques et de tableaux statistiques, n’entre pas dans la catégorie des pamphlets antilibéraux et ne reprend pas la thématique anti-américaine. Anton Brender et Florence Pisani ne nient pas les succès obtenus outre-Atlantique, quant à la croissance, ni l’habileté des réglages de la conjoncture depuis quelques années. Simplement, leurs relevés et leurs analyses ne leur permettent pas de conclure à l’entrée des Etats-Unis dans un « nouvel âge » caractérisé par la stabilité des prix, le plein emploi et l’augmentation rapide de la productivité du capital investi sur les marchés porteurs – ceux des services et des nouvelles technologies.

D’entrée de jeu, le mythe de la « victoire du libéralisme » est liquidé : la politique monétaire d’Alan Greenspan est une remarquable navigation à vue, qui est tout à fait contraire à l’orthodoxie monétariste. Et nos auteurs de démontrer que la baisse du chômage n’est qu’apparente, et que le mécanisme des prix n’a pas changé : l’inflation n’a pas disparu, elle s’est réduite pour des raisons conjoncturelles (notamment la baisse des prix à l’importation) et psychologiques.

Quant au « plein emploi », il résulte d’une construction statistique très différente de la nôtre (par exemple, ceux qui travaillent au moins quinze heures par semaines au sein de leur famille sont considérés comme employés) qui rend impossible toute comparaison entre l’ancien et le nouveau continent. Surtout, les Etats-Unis ne sauraient être considérés comme un pays modèle en matière de créations d’emplois car celles-ci ont été beaucoup plus nombreuses dans les activités fortement rémunérées que dans les secteurs à bas salaires. Plus généralement, Anton Brender et Florence Pisani établissent de manière incontestable l’augmentation considérable des inégalités sociales et « raciales » : les revenus de la classe moyenne ont été laminés, les riches se sont colossalement enrichis, 18% des Américains vivent en dessous du seuil de pauvreté (contre 13% en 1960) les Noirs sont massivement touchés par la misère, par la violence urbaine, et par la répression judiciaire. Racisme et apartheid social constituent la vérité intrinsèque du « capitalisme réel ».

Faut-il cependant persévérer dans la même voie, pour atteindre finalement l’Eden ? Ce serait une erreur car les gains de productivité ont tendance à diminuer malgré une très forte augmentation des investissements. C’est là un mauvais signe, qui s’ajoute à l’extrême fragilité du système financier.

Les Etats-Unis ? L’exemple même de ce qu’il faut radicalement refuser.

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(1) Anton Brender, Florence Pisani, Le nouvel âge de l’économie américaine, Economica, 1999.

 

Article publié dans le numéro 741 de « Royaliste » – 2000