Sept jours ont suffi pour que la tempête déclenchée par l’Australie vienne mourir dans les eaux tièdes d’un communiqué diplomatique. Sept jours seulement.

Pourtant, la soudaine rupture du “contrat du siècle” portant sur l’achat de sous-marins français avait été dénoncée comme un “coup dans le dos” par Jean-Yves Le Drian. Pourtant, le rappel de nos ambassadeurs, en Australie et surtout aux Etats-Unis, fut cent fois pointé comme un événement sans précédent dans les relations franco-américaines. Hélas, en fait de crise, il s’agissait de simples gesticulations avant de tourner la page.

À la suite d’un entretien téléphonique entre Emmanuel Macron et Joe Biden, le communiqué du 22 septembre convient que des “consultations ouvertes entre alliés” auraient évité la crise et reconnaît le rôle de la France dans la région Indopacifique. Mais le léger regret exprimé par le président américain et les assurances polies qu’il veut bien nous prodiguer ne changent rien à la réalité : ce sont les Etats-Unis qui fourniront des sous-marins à l’Australie.

La France se trouve doublement humiliée. Par les Etats-Unis, les Britanniques et les Australiens. Par ses propres dirigeants, incapables d’envisager une réplique à la hauteur de l’affront.

Il est inutile de maudire les Américains et leurs alliés dans le Pacifique. Les uns et les autres prennent les décisions conformes à leurs intérêts stratégiques, comme ils l’ont toujours fait. Le gouvernement français aurait dû se méfier et activer nos services de renseignement mais cela ne pouvait suffire. Le “coup dans le dos” du 16 septembre a été rendu possible parce que depuis la fin du siècle dernier, les dirigeants de notre pays ont délibérément choisi d’être les supplétifs des Etats-Unis. Tel fut le cas dans les Balkans face à la République fédérative de Yougoslavie, puis en Afghanistan, en Europe face à la Russie lors de la crise ukrainienne et en Irak – avant comme après notre complet retour dans le commandement intégré de l’Otan. Il est insupportable, mais logique, que nous soyons traités comme supplétifs dans le Pacifique.

La classe dirigeante vit dans l’illusion confortable qu’il suffit de participer à la puissance d’autrui pour assurer sa propre puissance. Le cruel destin des troupes supplétives, des gouvernements fantoches et des Etats soumis montre qu’il n’en est rien : il y a toujours un moment où le maître du jeu sacrifie ses pions ou change d’échiquier.

L’illusion atlantiste s’est accompagnée d’un discours sur “l’Europe-puissance” qui additionnait les millions de consommateurs et les quantités produites dans l’Union européenne… en oubliant les intérêts des différents États nationaux. C’est ainsi que la France a été confrontée à la puissance allemande, qu’elle a voulu enjoliver par la fiction du “couple franco-allemand”. Or voici qu’Emmanuel Macron découvre que, pendant la crise franco-australienne, l’Allemagne n’a pas hésité à signer avec l’Australie un partenariat sur les technologies spatiales.

Somme toute, la classe dirigeante de notre pays a commis trois erreurs magistrales :

Elle a cru que la Chine serait “l’atelier du monde” dans le libre-échange mondialisé, et qu’une France post-industrielle tirerait profit de sa spécialisation dans les services. Or la Chine est devenue une grande puissance offensive, voire agressive.

Elle a cru que la zone euro serait une “forteresse” abritant des échanges prospères. Or l’euro a favorisé l’Allemagne et provoqué, entre autres méfaits, la désindustrialisation de notre pays.

Elle a cru que le retour dans la “famille occidentale” nous permettrait de participer aux décisions stratégiques de la plus grande puissance mondiale. Or, en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, la France a été simplement conviée à suivre le mouvement jusqu’à son terme désastreux.

La France et les Français ont payé cher les trois erreurs de ses oligarques. A l’intérieur, désastres industriels, déficit commercial, inégalités croissantes entre les citoyens et entre les régions. A l’extérieur, la France joue un rôle des plus effacés dans les Balkans, en Asie centrale et au Proche-Orient – théâtres de ses interventions militaires – et n’a tiré aucun avantage de son alignement sur les Etats-Unis face à la Russie.

La classe dirigeante ne tirera aucune leçon de ses erreurs et des échecs qui en résultent pour la France. Dans ses salons et ses colloques, elle continuera de moquer l’arrogance française, de disserter, l’air grave, sur l’absence de marges de manœuvres, de célébrer la rigueur allemande et le capitalisme américain.

Ici, nous n’avons plus depuis longtemps voix au chapitre mais on ne peut nous empêcher de préparer l’avenir. On ne construit rien dans la dépendance. L’action extérieure de la France doit se fonder sur le principe de souveraineté selon lequel doivent s’organiser notre armée, notre politique monétaire, nos innovations technologiques et la mobilisation de notre économie.

La destruction de la zone euro et la sortie du commandement intégré de l’Otan ne sont que des préalables à la mise au point d’un nouveau système d’alliances permettant que la France retrouve son rang et le fasse respecter.

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Editorial du numéro 1217 de « Royaliste – 27 septembre 2021