Comme on passe vite d’un excès à l’autre, dans ces médias qui sont censés nous informer en toute objectivité !

Quant au cheminement politique de Siméon II, il nous a fallu d’abord lutter contre l’indifférence pour l’homme d’Etat et sa patrie. Puis moquer la surprise indignée des directeurs de conscience autoproclamés, diffusant par la parole et l’écrit un somme de clichés strictement proportionnelle au montant de leurs ignorances. Il nous faut maintenant modérer les emportements, et dénoncer les illusions de ceux qui sont en train, en France et à l’étranger, de bricoler un « modèle bulgare », de disserter sur les « effets d’entraînement » et de confondre dans une même séquence historique les résultats d’une consultation électorale et l’hypothèse de la ré-instauration d’une monarchie royale.

Serions-nous des tièdes, des rabat-joie ? Au contraire ! Pendant de longues, de très longues années, les milieux bien-pensants nous ont considérés comme de doux illuminés, d’aimables utopistes, étrangers, presque par définition, aux réalités politiques. Or voici une nouvelle réalité : ce que nous avons pensé, théorisé, grâce à des maîtres éminents et avec l’aide de nombreux amis, prend une forme concrète en Bulgarie.

Je me hâte de préciser que, pratiquement, nous n’y sommes pour rien ! Le choix de la monarchie résulte du dialogue entre la dynastie nationale et le peuple – dès lors que les citoyens d’une même nation expriment librement leur consentement. Ce qui signifie qu’il n’y a pas d’internationale royaliste, ni de réseaux, ni de complots. Que les romantiques passent leur chemin.

Cela dit, la réflexion est libre à Paris, à Sofia, à Bucarest, à Belgrade. Et nous sommes dans notre rôle lorsque nous examinons la question de la royauté selon les événements qui se déroulent dans plusieurs nations européennes, en vue de remarques générales. Pour ma part, j’en ferai trois :

Quant à la légitimité. Nous observons en Bulgarie une situation inédite : la coexistence, depuis le 17 juin, d’une légitimité historique et démocratique, celle de Siméon II, et de la légitimité démocratique du président de la République. Il est impossible de dire, actuellement, comment procédera cette dialectique qui semble bien assumée par deux personnalités usant avec intelligence de leur autorité. Mais on peut déjà affirmer que le roi et le président de la République ont accompli une véritable révolution conceptuelle en faisant sauter la fausse opposition entre la tradition royale et la République définie comme souci du bien commun.

Quant à la personne royale. Il n’y a pas de roi tout fait. Celui ou celle que la loi de succession désigne ne sera finalement rien s’il n’a rien fait par lui-même, pour le service du peuple et de la nation. Le droit dynastique dispose le roi régnant, le roi ayant régné ou le prince prétendant à ce service qu’il doit accomplir personnellement. Cet engagement est celui de toute une vie, ou il n’est rien et il ne se passe rien. Il suppose la persévérance. Il implique d’immenses sacrifices. Il oblige à une certaine manière d’être et de se tenir dans le monde, subtilement décrite par Aristote et Thomas d’Aquin, qui est tout autre chose que les rituels mondains.

Quant à l’Etat de droit. La légitimité historique et la légitimité démocratique trouvent leur pleine affirmation dans le service effectivement rendu à la nation. La personne royale est complètement reconnue comme telle lorsqu’elle incarne les principes d’unité, de justice et de liberté. Tel est bien le « programme » de Siméon II, dont se moquent les beaux esprits : incarner au plus haut point l’Etat de droit, poser concrètement les conditions de la justice sociale, assurer par une bonne police (une police honnête, donc correctement rétribuée) le respect des lois qui garantissent la protection des libertés publiques, la propriété des personnes et le commerce normal des biens et des services. Telle est la bonne méthode, qui contredit l’idéologie ultralibérale : c’est dans le cadre d’institutions démocratiques solides, historiquement fondées et fortement incarnées, que les échange libres peuvent se développer en vue du bien être général.

Tel est le programme politique, très ancien et toujours neuf, sur lequel les hommes d’Etat sont finalement jugés.

 

Editorial du numéro 776 de « Royaliste » – 2001.