Jusqu’aux premiers jours de juin, nous avons tous espéré que le mouvement du peuple chinois irait jusqu’à son terme, paisiblement. La répression sauvage et la terreur ordonnées par la caste dirigeante montrent malheureusement, en Chine comme naguère en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en Pologne, que la révolte antitotalitaire n’est ni irrésistible ni irrépressible.

Du moins pendant un certain temps. Lors du coup d’Etat du général Jaruzelski, nous avions écrit que le peuple polonais avait déjà, malgré les mesures de force qui lui étaient opposées, remporté la victoire. Il en est de même en Chine, pour une raison aussi simple que décisive : l’appareil d’Etat peut faire occuper militairement une ville, tuer et enfermer, contraindre au silence, mais il est incapable de reconquérir les cœurs et les esprits. Parce que le rêve communiste s’est effondré dans le sang, la sortie du système totalitaire qu’il avait engendré est inéluctable, aujourd’hui en Union soviétique, en Pologne, en Hongrie, demain ou après-demain dans les autres pays qui avaient cru trouver dans le marxisme-léninisme le chemin d’une libération. Cela quels que soient les reculs, les lenteurs, les limites qui affectent ou modifieront le cours des choses.

Doit-on pour autant célébrer un nouveau printemps des peuples, saluer la naissance d’une aube nouvelle pour l’humanité ? Gardons-nous de tels emportements. Il n’y a pas dix ans, dans les Amériques et en Europe, nombre de citoyens et de gouvernements vivaient dans la peur panique du communisme, affirmaient que son empire ne cesserait de croître, et dénonçaient comme otages ou complices ceux qui ne partageaient pas leurs analyses apocalyptiques. On sait combien cette hystérie feinte ou réelle couvrit d’injustices et de crimes. Et voici maintenant qu’on s’éprend d’un dictateur moscovite, béni par les media et présenté comme héros de la paix et de la démocratie. L’apologie naïve de M. Gorbatchev n’est pas plus rassurante que le culte stalinien puisque s’y trouvent effacés le jeu des intérêts, la logique de puissance, et finalement la politique en tant que telle.

Certes, pour les Russes et pour les citoyens des démocraties populaires, le réformisme gorbatchévien est infiniment préférable au délire stalinien et à l’immobilisme étouffant de Brejnev. Mais l’étau du Kremlin est à peine desserré qu’on ne peut déjà plus croire à l’avenir radieux d’une démocratie réalisée, ni même à l’évolution paisible de sociétés vivant en liberté surveillée. La violence totalitaire avait imposé le silence à des aspirations et à des passions qui, lorsqu’elles parvenaient à s’exprimer, étaient toutes parées de l’auréole de la résistance légitime. Les libertés démocratiques, nationales et religieuses semblaient alors se confondre dans une même revendication.

Il y avait là une illusion, qui se dissipe à mesure que la pression dictatoriale ou totalitaire se relâche. Nous avons· bien été obligés d’admettre ce fait lorsque la dictature du Shah, en s’effondrant, a laissé la place à un radicalisme religieux. Et il n’a pas fallu longtemps pour que la perestroïka soviétique soit confrontée à de sanglants conflits ethniques au sein de certaines républiques. Sommes-nous sûrs que des revendications nationalistes, jamais étrangères aux facteurs religieux, n’apparaîtront pas en Europe centrale et orientale où l’ordre impérialiste a depuis plus de quarante ans étouffé les anciens conflits sans détruire leurs racines ? L’exemple de la Yougoslavie, toujours plus secouée par les passions nationales depuis la mort du maréchal Tito, n’est pas le seul qui puisse nous inquiéter. Entre Hongrois et Roumains, entre les Bulgares et leurs voisins, des affrontements sont possibles qui ne devront rien à l’idéologie et que les évolutions démocratiques probables pourront difficilement empêcher.

IDENTITES

La lente, trop lente désagrégation des systèmes totalitaires n’annonce pas un monde réconcilié, mais des situations instables, dangereuses et d’une très grande complexité. Aux temps de la Guerre froide et jusqu’à ces dernières années, il paraissait possible de distinguer clairement le bien et le mal, symbolisés par quelques capitales magiques ou maudites, de dénombrer les forces en présence, les avancées et les reculs. A cette confrontation idéologique succèdent de délicates questions politiques qui concernent l’identité des peuples et des nations, la légitimité du pouvoir qu’elles entendent se donner, le mode de règlement de leurs conflits extérieurs ou internes. Dans certains pays – l’Afghanistan, l’Iran – il est possible de recourir à une tradition historique demeurée vivante et incarnée, dès lors qu’elle s’affirmerait comme garantie de la démocratie retrouvée. Mais la monarchie n’est pas un produit qui peut être importé et de nombreux pays auront à se donner de nouvelles formes de légitimité et de sociabilité politiques – avec le double risque d’une reproduction artificielle d’un passé révolu et d’une auto-affirmation agressive à l’égard des autres ou de leurs propres minorités.

Cette réaffirmation des identités nationales, qui défait les anciennes perspectives, n’annonce pas la disparition des empires. Ce n’est pas parce que « l’Empire du Mal » naguère dénoncé par Ronald Reagan a pris le visage rassurant de M. Gorbatchev qu’il cesse d’être un empire. Et ce n’est pas parce que le dictateur moscovite réforme son pays et réduit son armement que sa politique devient d’une bienveillante neutralité à l’égard du reste du monde, et notamment de l’Europe. La logique de tout empire est dans l’expansion, ou du moins dans l’extension de son influence. M. Gorbatchev défend et défendra ses intérêts, sert et servira avant tout la puissance de son pays. Il serait inquiétant que cette vérité d’évidence ne retienne plus l’attention et qu’on se fie aveuglément à la stratégie gorbatchévienne en réclamant, comme le font les Verts, la dénucléarisation de l’Europe et l’abandon de notre force de dissuasion. Les grâces médiatiques et les propositions spectaculaires de l’homme du Kremlin masquent les véritables enjeux, qui touchent l’équilibre de l’Europe et l’indépendance de ses nations. Malgré les apparences, la France entre dans une période difficile. Il est heureux que ses institutions lui permettent de mener son jeu, et qu’elle ait pour ce faire un chef d’Etat lucide et décidé.

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Editorial du numéro 518 de « Royaliste » – 26 juin 1989