Rien n’est fatal. Aucun destin ne nous écrase. L’être humain, libre par essence, est l’acteur de l’histoire si sa volonté se nourrit d’espérance.

Telle est la conviction commune, fondée sur d’illustres exemples, qui nous vient de la source biblique et de maintes traditions philosophiques. Cela même que le milieu dirigeant récuse au nom d’un « pragmatisme » ainsi résumé :

Nous n’avons pas le choix. Cela signifie que nos ministres ne sont plus libres – pas même de résister – et que le peuple doit se plier à d’implacables nécessités.

L’Etat ne peut pas tout faire. Ce que les citoyens ne lui ont jamais demandé. Mais cette lapalissade est le prétexte des abdications quotidiennes qui s’expriment de temps à autre par des aveux publics d’impuissance.

On ne peut pas lutter contre les marchés. C’est reconnaître que les préceptes de l’ultra-libéralisme conduisent à la disparition de la démocratie.

Nous avons maintes fois démontré l’imbécillité théorique de cette idéologie qui indigne les grands économistes libéraux (1). Mais il suffit, pour dissiper en moins d’une heure l’illusion du Marché omniscient et omnipotent, de se brancher sur la chaîne Bloomberg où s’affichent jour et nuit les cours des bourses et des monnaies tandis que des animateurs s’entretiennent avec des analystes financiers, des « chefs économistes », et d’éminents « managers ». Les marchés, ce sont des voix et des visages de personnages qui forment une accablante collection de roublards, d’agents d’influence, de crétins solennels ânonnant les poncifs des digests d’économie, récitant les articles rédigés par d’autres nullités prétentieuses, et confiant d’un air mystérieux les ragots de salles de marché. Monde clos, bouclé sur lui-même, intrinsèquement faux, mais fortement hallucinogène.

Les marchés sont des tigres de papier, qu’une flammèche réduira en cendres. Mais des politiciens incapables les utilisent pour faire croire à ceux qui subissent la violence économique et monétaire que personne n’est responsable ni coupable.

Manipulation ? Pas même. Excuse molle, dont nos dirigeants ont fini par se convaincre pour différer et adoucir leur fin. Ils savent que le maintien du système et fonction du désespoir et de la peur qu’il inspire. Ils se contentent d’accroître le désarroi en se déchargeant sur diverses fractions du peuple des injustices et des misères qu’ils ne veulent pas combattre. La faute aux parents et aux professeurs, si les élèves deviennent méchants. La faute aux directeurs d’hôpitaux si les malades attendent des heures aux Urgences. La faute à nous autres si des compatriotes ont faim et froid. Et pour le reste, la faute à pas de chance : aux marchés justement, à l’obscure fatalité. La boucle déjà bouclée se reboucle, et le piège se resserre.

Pour en sortir, il faut refuser l’idée d’un système qui fonctionnerait sans acteurs repérables. Les pères sadiques de l’asphyxie monétaire et de l’austérité budgétaire s’appellent Jacques Delors,  Jean-Claude Trichet, Christian Sautter  – trois belles âmes qui excellent à faire pénitence sur le dos des pauvres. Le maître d’école pervers qui organise le naufrage de l’Education nationale s’appelle Claude Allègre. L’escroc mondain qui gérait il y a peu les finances s’appelle Dominique Strauss-Kahn. Si les prisons sont un enfer, c’est Elisabeth Guigou qui est responsable. Si un Français sur sept ne peut plus se soigner, c’est Martine Aubry qui est coupable.

Et si le pouvoir politique on laisse prospérer des voyous en cols blancs qui se nomment Bouygues et Pinault, s’il s’abaisse devant l’antidémocrate Seillière, c’est bien Lionel Jospin en personne qu’il faut accuser.

La critique de l’idéologie ultra-libérale est faite. Il est démontré que le milieu dirigeant a fait des choix idéologiques, économiques et monétaires qui sont insupportables à tous égards et dans le moindre détail. Il faut maintenant que les personnages que j’ai cités, et quelques dizaines d’autres hiérarques, répondent de leur incurie politique, de leurs saccages, de leurs mensonges, de leurs vols. C’est ce que chaque citoyen, de droite et de gauche, est en droit d’exiger.

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(1) Cf. le récent ouvrage de Maurice Allais, La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance, Ed. Clément Juglar, 1999.

Editorial du numéro 743 de « Royaliste » – 7 février 2000