Depuis vingt ans, les idéologues du marché et les « modernisateurs » de droite et de gauche dispensent, avec la suffisance des faux savants, leurs cours de philosophie pragmatique et leurs leçons sur la gestion efficace. Regarder la réalité ! Prendre pour critère la rentabilité ! Rechercher en tout et partout la transparence ! Laisser le marché déterminer la valeur des entreprises ! Privatiser à tout va, afin que chaque entreprise puisse bénéficier de la compétitivité !

Sans perdre de vue les débats théoriques (1) qui permettent d’établir l’inanité de la thématique ultra-libérale, nous pouvons aujourd’hui nous contenter de prendre au mot les fanatiques du marché. Regardons les bilans. Exigeons la transparence, ou du moins la clarté. Et tirons les leçons de l’expérience.

Nous avons vérifié depuis deux ans que la logique des marchés financiers était celle de la panique, qui envahit aujourd’hui les plus fervents apologistes de la Bourse ; et nous avions constaté que, à l’étranger, la privatisation des services publics aboutissait à des conséquences désastreuses.

L’échec est avéré aux Etats-Unis, soudain confrontés à des pénuries d’électricité (en Californie) et ébranlés par de retentissantes faillites (Enron, Worldcom) sur le marché dérégulé. L’échec est non moins patent en Grande-Bretagne, et le très pragmatique Anthony Blair a été contraint de renationaliser Railtrack, après plusieurs catastrophes ferroviaires et une retentissante faillite ; il doit aussi soutenir British energy afin d’assurer au pays la fourniture de courant électrique…

En France, les dettes colossales de France Télécom et les pertes qu’EDF tente de masquer par des artifices comptables constituent pour les citoyens un bilan clair et net : avant même la privatisation complète, l’ouverture du capital et la logique du marché globalisé conduisent à la catastrophe des entreprises dont la réussite industrielle est incontestable. Oui ! Efficacité des grands monopoles publics et, surtout, utilité de ces entreprises qui, entre autres avantages, garantissent à la nation et à chaque citoyen un service continu à un prix raisonnable pour ce qui est essentiel : faire cuire et conserver ses aliments, se chauffer, se soigner, se déplacer en sécurité, communiquer en tout sûreté, mettre son argent à l’abri, se défendre collectivement par la production de système d’armes appropriés.

Nous n’avons pas besoin des avis sentencieux des « experts » médiatiques : les monopoles publics et les entreprises nationales relèvent d’une nécessité qui ne découle pas seulement de la rationalité économique et de la logique industrielle mais de la politique en tant que telle, qui doit préserver ce qui est vital et assurer les conditions de la liberté et de l’égalité.

C’est donc selon la raison politique qu’il faut envisager dès à présent un nouveau programme de nationalisations. Il faut nationaliser l’ensemble des établissements de crédits si l’on veut rétablir la confiance, nationaliser les industries d’armement, rétablir le monopole des télécommunications et du service postal, préserver le monopole d’EDF-GDF, défendre Air France – sans oublier de rétablir un véritable service public de la radio et de la télévision car la liberté d’expression sur les ondes n’existe plus dans notre pays.

Tel n’est pas l’avis de MM. Raffarin, Mer et autres chargés d’affaires de la « gouvernance ». Méprisant l’expérience, indifférents à l’intérêt national et au bien être de la population, ils veulent liquider ce que les socialistes n’ont pas eu le temps de privatiser, en commençant par Air France. Au vu des désastres en cours, créons les conditions des désastres qui n’ont pas encore eu lieu : telle est la ligne aberrante des syndics de faillite de la droite à la recherche d’argent frais pour combler quelques trous budgétaires.

Il faut empêcher l’ultime braderie du patrimoine industriel de la nation, soutenir les grèves de résistance et participer aux manifestations. Il faut, en même temps, montrer qu’un nouveau programme de nationalisations est de salut public et qu’il implique la restauration d’un Etat décidé à mener une politique industrielle selon l’intérêt général. Dès maintenant, nous pouvons renverser le cours des choses.

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(1) Cf. le remarquable essai de Michel Henochsberg, La Place du marché, Denoël, 2002.

 

Editorial du numéro 800 de « Royaliste » – 30 septembre 2002