De Londres à Alger, de Koufra à Paris libéré, l’histoire de la France libre n’avait jamais été faite. Jean-Louis Crémieux-Brilhac comble ce manque par un ouvrage magistral : acteur, témoin puis chercheur rigoureux, il révèle, enseigne et surtout transmet une émotion intense et belle.

La France libre n’a pas besoin de son mythe pour être ce qu’elle est : la magnifique renaissance de la France se libérant elle-même aux côtés de ses alliés.

Certes, comme toute grande page d’histoire, elle a commencé à être racontée par ceux qui, l’ayant vécue, ont publié des témoignages parfois complaisants et nécessairement partiels, tandis que le général de Gaulle donnait le sens politique de l’aventure dans une grande œuvre littéraire. Mais pour faire la part de l’histoire et de sa mythification éventuelle, il fallait que le temps donne la bonne distance, que les archives s’ouvrent, que la réflexion se fasse. Les démythificateurs de la France libre n’ont pas eu la patience d’attendre l’épreuve de sa « mise en histoire ».

C’est chose faite. Et l’on s’aperçoit que qualifier de « mythe » la France libre, la France résistance et combattante, n’était qu’une mystification à basses visées politiques. Tel est le premier acquit de l’ouvrage décisif (1) de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, qui examine l’histoire de la France libre selon les règles de la recherche scientifique : un immense travail sur les archives françaises, anglaises, américaines, et la critique d’innombrables témoignages lui ont permis de rectifier, sur certains points, les Mémoires de guerre, d’exposer de manière très précise les conflits qui opposèrent les Français libres de Londres, de New-York et d’Alger, d’expliquer les erreurs, d’évoquer les doutes, les désespoirs.

Quant aux sentiments, quant à l’ambiance, la véracité de la relation est d’autant plus forte que l’archiviste méticuleux fut ce tout jeune combattant, évadé d’Allemagne, qui rejoignit le général de Gaulle à Londres et devint secrétaire du comité de propagande de la France libre. C’est ce trop discret souvenir, dépouillé de toute nostalgie, qui donne à la matière historique le frémissement de la vie. Dès les premières pages, nous sommes saisis.

Edifiés, aussi, au meilleur sens du terme. Jamais nous n’avions mieux compris que la France libre fut la matrice de la diplomatie gaullienne. L’hostilité des Américains à l’égard du général de Gaulle, leur volonté de rabaisser la France, les sentiments d’admiration – la Bataille d’Angleterre – et de méfiance que nous éprouvons à l’égard des Anglais, les relations avec la Russie – qui semblent susciter quelque réticence chez notre historien – sont déjà exprimés en toute clarté et avec une violence qui surprendra les jeunes lecteurs habitués à regarder l’histoire de la libération de la France sous l’angle de la fraternité d’armes. Elle a existé. Mais lorsque l’indépendance de la nation et l’autorité de son légitime représentant étaient menacées par Roosevelt ou par Churchill, le Général ne transigeait pas.

L’histoire de la France combattante, exilée à Londres, puis reconquérant peu à peu l’Empire français et reconstituant des forces clandestines sur le territoire métropolitain, c’est aussi l’histoire de la réaffirmation de la légitimité nationale. Grâce à une description très précise, Jean-Louis Crémieux-Brilhac donne la mesure de l’événement inouï par lequel un petit général est investi par le principe de légitimité, l’incarne aux yeux de ses compagnons, même plus prestigieux et plus gradés, et l’accomplit selon la tradition historique nationale par ses paroles et ses décisions, par la lutte armée et par des actes légaux, par la reconstitution d’un gouvernement français provisoire qui atteint – non sans mal – la pleine reconnaissance des puissances étrangères.

Cette légitimité est révolutionnaire. Elle s’affirme à Londres par l’insurrection contre l’imposture vichyssoise, à Alger contre Giraud, mais aussi, dès avril 1942, dans cette Déclaration aux mouvements de résistance qui fonde le gaullisme politique et donne l’esquisse du programme de la Libération : celle d’une révolution politique, économique et sociale, patriotique et populaire, qui inspire le discours de Bayeux, le Préambule de 1946 et le projet gaullien à partir de 1958.

Dans la tradition de Valmy, cette France nouvelle se révèle au monde de manière concrète et exemplaire dans la guerre de libération, menée par une armée dont Jean-Louis Crémieux-Brilhac souligne le caractère révolutionnaire. Ce sont les plus belles pages du livre : celles sur Bir-Hakeim, celles sur les combats du Fezzan. Admirable portrait de Leclerc. Magnifique évocation de ces soldats dépenaillés, tirant et poussant des camions hors d’âge et menant une guerre politique sous la conduite d’un noble plutôt de droite.

Bien entendu, la figure de Charles de Gaulle domine le livre comme l’histoire. Mais elle n’efface pas celle de ses compagnons, célèbres ou méconnus : le général Catroux, Pierre Brossolette, Georges Boris, Elisabeth de Miribel, Passy bassement calomnié, les simples soldats et le peuple résistant : sait-on que le premier engagé de la France libre fut un mécanicien d’Hispano-Suiza ?

C’est cette légitimité, confirmée par l’alliance de Français de toutes conditions et de toutes convictions, qui donnait au général de Gaulle cette extraordinaire audace qui stupéfiait les plus déterminés de ses partisans.

La leçon est d’autant plus facile à suivre que les combats que nous avons à mener ne nous exposent pas, Dieu merci, à la torture et à la mort.

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(1)Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, de l’appel du 18 juin à la Libération, Gallimard, 1998.

Article publié dans ne numéro 714 de « Royaliste » – 1996.