« Le soir, seul dans ma chambre, je rédige un manifeste. Il dit pourquoi on ne peut et on ne doit accepter la défaite, pourquoi on ne peut et on ne doit afficher une mentalité de vaincu. Le combat n’est pas fini. Il est d’abord celui de l’esprit contre la barbarie et le paganisme en attendant et préparant le recours aux armes des Français pour leur libération. »

Ce soir-là, c’est le 27 juillet 1940. Dans un pays écrasé et hébété, dans une Europe où nul ne semble pouvoir résister à Hitler, c’est presque folie d’imaginer la reprise du combat. Et pire encore de la préparer. C’est pourtant ce que le capitaine Frenay entreprend. Seul il jette les bases d’une organisation dont il est le chef et l’unique militant. Peu importe. Au hasard des rencontres, dans les mes ou dans les trains, il recrute ses premiers camarades, établit les premières liaisons, récolte les premiers dons et dactylographie les premiers bulletins de propagande.

Il faudra peu de temps pour que Combat devienne le plus important parmi les mouvements français de résistance, pour que l’Armée Secrète inquiète l’adversaire, pour que les Groupes Francs se livrent à de méthodiques sabotages. Puis ce sera l’unification des mouvements de résistance, la création du C.N.R. et le départ d’Henri Frenay pour Londres puis Alger, où le général de Gaulle lui confiera le ministère des prisonniers et déportés.

Cette histoire est connue : depuis vingt-cinq ans, de nombreux ouvrages en ont retracé les étapes et dit la geste héroïque. Pourtant, le livre d’Henri Frenay demeurera parmi les plus importants. Sans doute parce qu’il dit bien, et simplement, ce que fut cette aventure fraternelle qui unissait royalistes, démocrates-chrétiens et socialistes, intellectuels, officiers et prolétaires. Sans doute aussi parce qu’il apporte un certain nombre de révélations sur l’histoire et les conflits internes de la Résistance. Conflits entre les bureaux de Londres et les chefs des mouvements de l’intérieur, séparés par un, « mur d’incompréhension » et de méfiance. Conflits entre ces mouvements et Jean Moulin qui, selon Frenay, formait un véritable « écran » entre de Gaulle et la Résistance intérieure.

Pourtant, Jean Moulin ne fut-il pas l’unificateur et ne reste-t-il pas aux yeux de tous le symbole même de la Résistance ? Sans nier son courage et la valeur de son sacrifice, Henri Frenay révèle un autre homme, dont le jeu trouble s’expliquerait par son cryptocommunisme. La thèse a de quoi surprendre. Mais pourquoi, comme le montre Frenay, a-t-il tenté d’étrangler financièrement les grands mouvements de Résistance, pourquoi s’est-il entouré de militants communistes, et pourquoi a-t-il créé le C.N.R. qui « offrait au parti communiste une chance exceptionnelle » en même temps qu’il parachevait l’abaissement des mouvements de résistance au profit des partis politiques d’avant-guerre ?

Pour Frenay, la politique de Jean Moulin, poursuivie par Emmanuel d’Astier, explique l’échec politique de la Résistance. Car malgré les sacrifices et les succès militaires, nulle révolution ne naquit de la Libération, mais bien le retour aux vieilles combines et aux anciens errements. En butte aux attaques forcenées des communistes et pour ne pas détruire de solides amitiés, Henri Frenay se retirera rapidement de la vie politique, pour se consacrer au fédéralisme européen. La nuit est finie, mais l’aube est triste et le réveil amer. Les Mémoires de Frenay montrent comment il ne put en être autrement.

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(1) Henri Frenay, La nuit finira, Laffont, 1973.

Article publié dans le numéro 105 de «Royaliste » alors « NAF-hebdo », 1973.