Il n’y a pas d’inflation salariale, mais les salaires des très grands patrons sont sur une pente fortement ascendante. On annonce une baisse des salaires des cadres, mais le haut patronat s’affranchit des contraintes qu’il impose aux catégories inférieures.

Pour dire les choses de manière très pudique, deux séries d’informations publiées à la mi-février créent une impression fortement contrastée.

1°/ Le nombre des pauvres en France (estimé entre 4,5 et 6 millions de personnes) n’a pas diminué en France malgré l’augmentation du taux de croissance en 1999 et 2000. Etre pauvre, c’est vivre avec un revenu de moins de 564 € (3 700 F) par mois. Voilà qui relativise les envolées médiatiques sur l’ « euphorie des ménages » et la « frénésie » de consommation, qui répandaient l’illusion d’une diffusion généralisée des bienfaits de la croissance.

2°/ Le salaire des plus grands patrons français a augmenté en moyenne de 36% en 1999 et 2000. Selon une étude récente présentée par Le Parisien (7 février), les 473 dirigeants des principales sociétés du CAC 40 ont touché l’année dernière un salaire moyen de 2,3 millions d’euros, dont 1,6 million en options sur actions (stock-options). Et le classement annuel des grands patrons fait apparaître de très substantiels salaires annuels bruts (hors primes et options sur actions) qui représentent le tiers de leur rémunération annuelle : en tête du peloton Lindsay Owen-Jones (L’Oréal) avec un salaire brut de 4,90 Millions d’euros (32,20 MF) qui coiffe Jean-Marie Messier (Vivendi-Universal), salarié pour 4,27 Millions d’euros (28,04 MF). En huitième position, Alain Joly, patron d’air Liquide fait pauvret avec 1,91 Millions d’euros (12,50 MF).

Puisque le benchmarking (comparaison des salaires) est à la mode, il n’est ni inconvenant ni démagogique de faire remarquer que Jean-Marie Messier gagne huit cents fois le Smic.

Pour justifier ces émoluments, les grands patrons les mettent en rapport avec la « valeur » (industrielle, financière) qu’ils créent. C’est se moquer du monde. Les grands patrons d’aujourd’hui, à la différence de leurs aînés, vampirisent les industries qui fabriquent des biens et des services de qualité : en rentabilisant au maximum tout ce qui peut l’être (par arrêt de certaines activités et par licenciements) on coupe les sources de la créativité et on condamne à terme l’entreprise qu’on se hâte de revendre, saignée à blanc. C’est ainsi que Jean-Marie Messier est en train de détruire ce qui faisait la spécificité de Canal Plus.

Il est également permis d’observer, de manière tout aussi paisible, que les grands patrons ont pour règle éthique la « rémunération sans obligation ni sanction ». Pas d’obligation de résultats pour Jean-Marie Messier (le titre Vivendi a perdu le quart de sa valeur depuis le début de l’année) ni pour Serge Tchuruk (salaire brut de 2,67 Millions d’euros soit 17,53 MF) qui a mis Alcatel dans une situation catastrophique, dont les salariés licenciés portent tout le poids. Pas de sanction financière pour Daniel Bouton (Société Générale) qui continuera à empocher 16,15 MF de brut alors qu’il est mis en examen pour blanchiment aggravé.

La ploutocratie serait-elle devenue une voyoucratie ?

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(1) Pour une étude approfondie des grandes fortunes, cf. l’article de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : « Les cent familles », Alternatives économiques, n° 200, février 2002.

 

Article publié dans le numéro 788 de « Royaliste » – 10 février 2002