Autrefois, dans les cercles réactionnaires, on se plaisait à présenter la monarchie comme le gouvernement, par une famille, de toutes les familles. Cette image permettait de refiler en douce l’idée d’une société formée de petites communautés naturelles soumises à une famille-chef – comme si la structure familiale portait en elle la sagesse et diffusait la bienveillance.

Dans son principe même, la monarchie ruine le cliché familialiste puisque la charge politique y repose sur une seule personne. Il est vrai que cette personne doit se marier et que le couple royal doit avoir au moins un enfant, non pour respecter l’ordre naturel mais parce que c’est la loi de l’Etat. Nous savons que la monarchie n’est pas héréditaire mais successorale car l’Etat, au sens le plus large du terme, n’est pas un patrimoine privé. Coutumière ou écrite, c’est la loi qui fixe la règle de succession : la primogéniture est une convention qui serait inutile et injuste si elle n’était faite pour éviter la rivalité violente au sein de la famille royale et la guerre civile dans le royaume.

L’histoire des monarchies enseigne que les familles royales donnent rarement l’exemple de relations idylliques. Plus elles sont larges, plus elles recèlent de menaces d’intrigues, de dissensions et de dissipations. Les titres et les avantages matériels ne sont pas faits pour honorer les liens de sang mais pour indiquer que l’on fait partie de la réserve des serviteurs de l’Etat, qui garantissent que la continuité sera assurée quoi qu’il arrive. Le droit dynastique n’est pas un droit de propriété, il n’offre pas une jouissance à perpétuité. Au contraire, il assigne la personne qui figure dans l’ordre de succession à une fonction qui oblige au dévouement, qui contraint au sacrifice permanent de la vie privée.

Les banalités que je rappelle ici, le prince Harry les a vécues dès l’enfance ; il lui appartenait de prévenir Meghan Markle que le passage de la vie privée à un statut symbolique n’allait pas sans désagréments ni souffrances. Il se trouve que, très vite après leur mariage, la duchesse de Sussex a voulu vivre comme si elle était encore Meghan Markle, citoyenne des Etats-Unis, tandis que le duc de Sussex choisissait de devenir “Harry”. Le couple ne pouvait plus, dès lors, se maintenir au sein de la famille royale. Il a vécu comme une libération ce qui est, dans l’ordre politique, une déchéance.

Les grands médias ne pouvaient manquer de porter au pinacle le couple déchu. Soldat courageux en Afghanistan puis capitaine général des Royal Marines et engagé dans plusieurs œuvres caritatives, Harry n’est plus aujourd’hui qu’un prénom ajouté à celui de Meghan. Comme sa mère Diana Spencer, il a quitté la fonction princière pour rejoindre ceux qu’Edgar Morin nomme les Olympiens – ces acteurs, sportifs, présentateurs de télévision qui sont vénérés comme des dieux. Parmi les divinités de la médiasphère, Harry se distingue sur un point : il n’accède pas à l’Olympe moderne par son travail mais en exploitant son image de prince déchu qu’il entend rentabiliser au maximum en formant avec son épouse une marque commerciale.

Comme le couple Obama et pour les mêmes raisons, Harry et Meghan ont passé un contrat avec Netflix : Barack et Michelle voulaient prolonger le récit – storytelling – fabriqué pour les besoins de la campagne électorale puis pour la promotion du couple présidentiel en produisant à leur tour des récits (1) moyennant de confortables émoluments. Avec de moindres états de service, Harry et Meghan tentent le même coup et vendent très cher à la télévision américaine leurs confidences et pleurnicheries, agrémentées de propos diffamatoires. Aux fictions créées par Harry et Meghan s’ajoute par un bienheureux hasard la série The Crown produite par Netflix et utilisée comme pièce à conviction. La fabrique des illusions tourne à plein régime pour engendrer, au bout du compte, de très réels monceaux de dollars.

Avec gravité, certains commentateurs français ont jugé que les “révélations” de Meghan portaient un coup sévère à l’image de la monarchie britannique. Cela n’a pas de sens. La monarchie britannique n’a pas d’image à défendre parce qu’elle assume depuis des siècles la fonction symbolique qui lui donne sa légitimité. L’image, autrement dit la bonne ou mauvaise réputation mondaine, n’est rien au regard de la charge éminemment politique qui consiste à assurer le lien social, à maintenir la paix et l’unité d’une collectivité politique. Par le théâtre et par la littérature, les peuples ont toujours su que, dans les monarchies, la fonction politique s’incarne dans les corps fragiles des rois et des reines, souvent pris de doutes et harassés de soucis mais soutenus par la force des institutions et l’adhésion populaire.

Les rois et les reines sont aimés pour leur capacité à se maintenir “en l’État » tout au long de leur vie. Les beaux jeunes gens qui abandonnent leur charge symbolique pour jouir de leur image verront, quant à eux, qu’elle s’efface très vite de la mémoire des peuples et de l’histoire des nations.

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Editorial du numéro 1207 de « Royaliste » – Mars 2021

(1) Christian Salmon, Storytelling, La Découverte, 2007 et L’ère du Clash, Fayard, 2019.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Obama   storytelling      Netflix

 

Image et symbolique