L’ouvrage que Jean Béranger a consacré à l’Empire des Habsbourg est une référence indispensable pour comprendre la genèse de l’Europe et pour saisir, dans leur origine, les conflits dont elle souffre aujourd’hui.

Plutôt que d’aligner les adjectifs élogieux, il faut tenter de dire pourquoi la lecture de cette « Histoire de l’empire des Habsbourg » ( 1 ) s’impose nécessairement et comment, de cette nécessité, naît un réel plaisir.

Cet ouvrage est une somme, le couronnement de recherches savantes sur le passé et sur le présent de l’Europe centrale qui prennent tout leur sens dans un projet immense et périlleux : exposer et expliquer comment s’est mûri et déployé le projet d’une famille Impériale de 1273 à 1918 à travers mille vicissitudes historiques et selon les enjeux de chaque époque.

S’agissant des Habsbourg, l’historien ne pouvait manquer de déborder le domaine qu’il s’était assigné : raconter cet empire, c’est évoquer l’Europe tout entière puis que l’Empire du centre a été impliqué dans la plupart de ses conflits politiques et religieux, et partie prenante à ses paix plus ou moins durables. Cela sans oublier que Vienne fut, jusqu’en ses dernières années impériales, un foyer culturel particulièrement rayonnant…

Était-il possible de dire tout cela en quelques centaines de pages ? La preuve en est faite. Le livre de Jean Béranger est à tous égards une réussite. L’auteur débrouille l’écheveau des volontés de puissance, des stratégies matrimoniales, des intérêts économiques, des conflits sociaux, des guerres et des paix sans que le moindre fil soit perdu. Le lecteur découvre la complexité de l’aventure habsbourgeoise, vécue en Autriche et en Espagne, aux Pays-Bas et dans les Balkans, en même temps qu’il garde à l’esprit ses visées essentielles : la monarchie universelle, l’affirmation catholique et, à l’époque moderne, ce rassemblement baroque de peuples et de nations qui vivaient leurs différences dans une relative liberté.

Autres qualités : chemin faisant, Jean Béranger garde de la distance par rapport à son sujet, et de la mesure dans ses jugements. Pas d’apologie, ni de dénigrement. Pas de nostalgie non plus, alors que la gloire de Charles Quint et la Vienne du crépuscule se prêtent aux regrets et aux attendrissements. Cet équilibre est d’autant plus important que l’histoire des Habsbourg est en même temps celle de la résistance de la France à leur rêve d’hégémonie. La politique d’indépendance de la monarchie française, son jeu en Europe (en Hongrie, en Transylvanie…), son alliance de revers avec la Sublime Porte (François Ier et Soliman) et les raisons du « renversement » de 1756 sont exposés sans parti pris mais sans volonté de masquer, comme d’aucuns, le refus de la « fille aînée de l’Eglise » de se joindre à une stratégie de catholicité dont l’arrière-pensée fut manifestement impérialiste.

Cette longue lutte des rois de France contre l’empire des Habsbourg était terminée avant la chute de la monarchie. On sait que la 3e République, au sortir de la Grande Guerre, voulut régler des comptes qui étaient soldés depuis longtemps : la destruction méditée de l’Autriche-Hongrie priva l’Europe d’un indispensable contre poids face à la puissance allemande, et la Seconde Guerre mondiale sortit tout droit de cette erreur fondamentale.

L’Europe n’a pas fini de payer les tragiques conséquences de la paix manquée de Versailles puisque les conflits qui l’ensanglantent ou qui la menacent aujourd’hui en son centre et à l’Est montrent que la « succession » habsbourgeoise n’est pas réglée – pas plus que la succession ottomane – alors qu’il faut tenter de résoudre les problèmes créés par la faillite économique et par l’effondrement de l’empire soviétique…

On ne les réglera certainement pas par des reconstitutions historiques. Mais on ne saurait les appréhender sans connaître l’histoire. Là encore, l’ouvrage de Jean Béranger est capital : il nous permet de repérer la genèse des conflits entre peuples et entre nations (par exemple la question de la Transylvanie), de comprendre certains ressentiments (des Hongrois d’aujourd’hui à l’égard de la France), de réfléchir aussi aux conditions de la paix – aussi politiques aujourd’hui qu’elles l’étaient hier. Autant de raisons qui portent à lire cette « Histoire des Habsbourg », puis à la consulter régulièrement. On le fera avec d’autant plus de plaisir que l’auteur, fin portraitiste, excelle à faire revivre un monde. Ce n’est pas sa moindre qualité.

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(1) Jean Béranger, Histoire de l’empire des Habsbourg, Fayard, 1990.

Article publié dans le numéro 589 de « Royaliste » – 30 novembre 1992