Royaliste : Monseigneur, vous n’avez pas attendu la tragédie du Kosovo pour vous engager personnellement…

Prince N.P. Niegosh : J’avais entrepris avec un certain nombre d’amis un certain nombre d’actions en vue de présenter une alternative à la violence. Nous avons ainsi mené des actions en vue de renforcer les différentes sociétés afin qu’elles puissent résister aux pressions des régimes en place, nous avons organisé des contre-pouvoirs pour la défense des droits de l’homme, avec l’association IZBOR, dans le domaine de la culture avec les Biennales qui se sont tenues à Cetinje, dans les médias, en matière éducative…

On parle beaucoup des enjeux de pouvoirs, des stratégies militaires, mais on oublie trop souvent la société civile. Or dans chaque pays de l’ancienne Yougoslavie, il y a des gens qui vivent, qui travaillent, qui élèvent des enfants. Alors qu’ils sont très proches de nous dans leur existence et par leurs préoccupations, ils ont été oubliés ou négligés parce que nous avons ici une vision manichéenne des choses : nous regardons ces peuples, ces familles, ces personnes à travers les Etats et leurs dirigeants.

Pendant ces dix années de conflits, on n’a pas pensé que cette société civile, que ce soit en Croatie, en Serbie, en Bosnie, s’est considérablement dégradée à cause de dirigeants qui n’avaient comme ambition que de conserver le pouvoir, grâce au nationalisme, ou à l’intégrisme religieux utilisé pour développer le sentiment identitaire.

Royaliste : Quels ont été les principaux aspects de cette dégradation de la société ?

Prince N.P. Niegosh : Les élites sont parties. Les jeunes qui avaient de l’ambition sont allé étudier et travailler à l’étranger. Ceux qui sont restés ont perdu leur ancien statut. Pour ne prendre qu’un exemple, les médecins, qui ont été réduits à la misère, ont été obligés de se livrer à divers trafics pour faire vivre leur famille. A cause de cette fuite des élites, ce sont les gens les moins avouables qui ont occupé les premières places, ce qui leur a permis d’étendre leurs malversations. Ainsi, en Croatie, de récents scandales financiers ont montré la faiblesse de la société croate et lorsqu’on quitte Zagreb, qui conserve une belle apparence, la pauvreté des campagnes est consternante. D’où un immense découragement – celui des professeurs notamment. Dans l’ancienne Yougoslavie, les universités étaient d’un bon niveau, de même que les écoles secondaires. En Serbie et au Monténégro, la situation était déjà catastrophique avant la guerre : beaucoup de professeurs absents (en Serbie, nombre d’entre eux ont été exclus de l’enseignement depuis un an pour raisons politiques) et ni les écoliers ni les étudiants ne pouvaient suivre normalement leurs cours.

D’un point de vue général, le peuple est très touché par les difficultés économiques.  La conjonction des régimes nationalistes autoritaires, de la décomposition sociale et du délabrement économique donne un spectacle désolant dans toute l’ancienne Yougoslavie. Les régimes croate, bosniaque, et serbe contrôlent tout, par le biais de la police, jusqu’au petit marchand de cigarettes. Les partis politiques sont inexistants à l’échelle des différents pays car ils sont dépourvus de moyens, alors qu’il y a partout des personnes de grande qualité : les oppositions sont donc factices car elles dépendent du régime en place. Par exemple, Vuk Draskovic ne peut pas subsister en Serbie s’il ne fait pas allégeance au pouvoir.

L’erreur des diplomates occidentaux a été de considérer que, du fait de la faiblesse de ces oppositions, on ne pouvait pas envisager une alternative politique aux régimes en place. Ceux-ci pouvaient donc organiser des élections qui leur étaient systématiquement favorables. Mais l’Europe de l’Ouest s’est désintéressée des personnes et des groupes qui résistaient à la logique de guerre et à la dictature, alors qu’il y avait une formidable énergie disponible, un fantastique désir de liberté . Pour le prix du F 117 qui est tombé près de Belgrade au début de l’actuel conflit, on pouvait offrir la liberté aux Serbes. On ne l’a pas fait, et j’en éprouve, comme beaucoup, une très grande amertume.

Royaliste : Comment jugez-vous l’offensive menée par l’OTAN ?

Prince N.P. Niegosh : Avant d’y venir, je veux d’abord souligner cette espèce d’indifférence qui s’est installée entre les différentes communautés alors qu’elles étaient composées des citoyens du même pays. Ce qui fait que le pire est possible, et qu’il s’est réalisé. Il y a dix ans, si on avait dit aux Albanais et aux Serbes vivant au Kosovo ce qui allait se passer, ils auraient éclaté de rire. J’étais à Podgorica il y a trois mois, et je n’imaginais pas un instant que des bombes puissent tomber sur l’aéroport de la ville et sur le pays.

Et pourtant, l’inimaginable est en train de se produire. Nous-mêmes, nous ne pensions pas qu’on pourrait bombarder un pays sans qu’il y ait de stratégie, qu’on déclare protéger des population que les bombes de l’OTAN touchent cruellement les populations. En France même, nous sommes très partagés car nous sentons qu’il est très difficile de prendre parti pour les uns contre les autres, mais nous savons aussi que, si les bombardements durent encore longtemps, l’Europe de l’Ouest en subira le contrecoup. Déjà, l’Italie est très agitée, les Verts allemands se sont violemment affrontés lors de leur récent congrès, et les responsables politiques européens ne pourront pas rester insensibles aux questions que se posent les opinions publiques.

L’Europe balkanique vit dans l’inimaginable depuis dix ans, et les événements sont tellement incompréhensibles que beaucoup ont l’impression qu’ils sont la proie d’un délire. Mais à l’Ouest aussi, nous sommes maintenant plongés dans une ambiance surréaliste, dans un climat de folie. Deux mois de campagne aérienne, des milliers d’avions envoyés par les pays les plus riches et les plus puissants du monde, des tonnes et des tonnes d’explosifs déversés sur ce qui n’est après tout qu’un petit pays, placé sous la férule d’un petit dictateur. Et les massacres s’ajoutent aux massacres, et les puissants font jour après jour la preuve de leur incapacité !

Terrible piège. Slobodan Milosevic ne vit de la guerre et fonde son pouvoir sur la guerre ; et les chefs de l’OTAN, qui ont proclamé qu’ils allaient le faire tomber sans y parvenir, sont poussés à la guerre totale qu’ils voudraient faire sans perdre un seul homme ! L’OTAN tente de faire craquer la population serbe en la terrorisant, et Milosevic tient les peuples yougoslaves en otages : il est clair que ce personnage n’aime pas le peuple, et que l’armée fédérale se comporte au Kosovo et au Monténégro comme une armée d’occupation. En Yougoslavie, c’est toujours la guerre contre les civils qui continue : elle est faite par les troupes de Milosevic et par les avions de l’OTAN.

Comment voulez-vous que les citoyens qui vivent à l’Ouest n’éprouvent pas de l’angoisse à ce spectacle, et ne soient pas touchés par l’affolement à l’idée qu’ils sont peu à peu entraînés dans le chaos.

Royaliste : En compagnie de votre épouse, vous étiez il y a peu au cœur de ce chaos.

Prince N.P. Niegosh : Oui. Nous étions au Monténégro, avec ces réfugiés qui sont des gens semblables à ceux que nous rencontrons en France – des postiers, des ingénieurs, des paysans – qui vivaient une vie tout à fait ordinaire (le mot n’est pas péjoratif) et qui sont plongés dans une immense tragédie. Ils n’ont plus rien, ils ne sont plus rien : plus de papiers, parfois même plus une seule photographie de leurs parents. C’est indicible. Nous les aidons autant que nous pouvons, avec l’association de solidarité que je préside.

Royaliste : Quelle est la situation politique au Monténégro ?

N.P. N :  Depuis deux ans, le président, le gouvernement et une grande partie de la population tentaient de se détacher de Belgrade. Il ne s’agissait pas d’obtenir l’indépendance, mais de faire une politique différente en préservant le statut du Monténégro comme république autonome au sein de la fédération yougoslave. C’est un projet réaliste car aucun Etat de l’ancienne Yougoslavie ne peut vivre dans l’indépendance : au Kosovo  comme ailleurs, la revendication indépendantiste est une protestation contre une dépendance. Mais – pensons à l’Espagne qui a maintenu son unité – la véritable solution est une autonomie dans un ensemble démocratique.

La politique du Monténégro consistait à développer les échanges économiques avec l’ouest européen et à entreprendre des réformes démocratique sur le plan intérieur : il y a maintenant une véritable liberté de la presse, qu’apprécient les journalistes serbes qui se sont réfugiés au Monténégro. L’élection de Milo Djukanovic,  puis la victoire de la coalition des partis favorables au nouveau président lors des élections législatives a conforté cette évolution réformatrice et conforté les espoirs – ceux de la jeunesse tout particulièrement. Il y a trois mois, l’ouverture sur l’extérieur était nette.

Puis il y a eu une première vague de réfugiés du Kosovo (30 000 l’été dernier) qui a fait sentir combien le Monténégro était fragile. Le gouvernement parvint cependant à maîtriser la situation, jusqu’à la conférence de Rambouillet où les Américains ont joué les pompiers pyromanes – en soutenant l’UCK tout en organisant les négociations avec un Milosevic qui, comme je l’ai dit, n’existe que par la guerre. Les bombardements de l’OTAN ont été une réponse infantile à une situation que les diplomates ont laissé s’envenimer : les efforts de l’opposition serbe ont été anéantis, le gouvernement monténégrin s’est trouvé dans une situation impossible puisque qu’il avait prêché pour une ouverture en direction de nations qui ont décidé de bombarder le Monténégro. Le pays  vit maintenant dans une tension très vive entre l’armée fédérale et le gouvernement qui dispose de ses propres forces de police et qui est soutenu par une partie de la population. Mon angoisse est extrême.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 731 de « Royaliste » – 14 juin 1999.

 

SOS ROZAJE

Le prince Nicolas Petrovitch Niegosh est président de l’Association Solidarité Europe Monténégro. Lors d’un récent voyage, le prince a organisé une aide qui permet, directement, l’achat, l’acheminement et la distribution de nourriture aux réfugiés albanais du Kosovo, notamment ceux des camps de Rozaje. Adhésions et dons auprès de M. Eric Starcevic, trésorier de la SEM, 21ter, rue Voltaire, 75011 Paris.