Comme toute crise grave, celle du Golfe agit comme révélateur de l’esprit public, tel qu’il s’exprime à travers l’attitude de la classe politique et dans les réactions du peuple français. A cet égard, il est heureux de constater l’accord des principaux partis et de la majorité des Français, quant à la ligne diplomatique suivie et quant aux décisions militaires qui en découlent. Quelques divergences sur le choix des mots (I ‘expression « logique de guerre » contestée par M. Giscard d’Estaing), un débat vite conclu entre le ministre de la Défense et le chef de l’Etat et les dissertations de ceux qui ne se résignent pas à la fin d’une « amitié franco-irakienne » marquée de beaucoup d’imprudences, de complaisances et de compromissions, ne peuvent affecter sérieusement le consensus national.

Ce fait ne constitue pas une surprise, mais une confirmation : chaque fois que la France se trouve dans une épreuve majeure – par exemple la crise des « euro-fusées » ou la vague d’attentats terroristes de 1986 – elle réaffirme une unité qui rejette à l’arrière-plan les divisions partisanes, réduit la distance entre l’Etat et les citoyens, et comble en partie le fossé qui sépare la classe politique du pays qu’elle représente. Point de doute, en l’occurrence, quant au caractère inacceptable de l’invasion d’un pays souverain, quant aux décisions du Conseil de sécurité de l ‘ONU – en vue desquelles la France a joué un rôle insuffisamment souligné – et quant à notre présence militaire dans le Golfe en stricte application des sanctions prises par la communauté internationale. Pas d’hésitation non plus quant à la fermeté nécessaire face à la prise de milliers d’otages par l’Irak, aussi angoissante que soit la situation des personnes menacées et des familles qui attendent leur libération.

IRRESPONSABILITES

Sans rêver à une totale unanimité, qui n’est ni possible ni souhaitable, il faut cependant relever les insuffisances, les légèretés et les comportements irresponsables de certains acteurs du débat politique.

– Tout au long du mois d’août, trop de journalistes se sont contentés de nous livrer, en guise d’analyses, des schémas sommaires et fallacieux. Les uns jugeaient la politique de la France selon les actes ou les intentions supposées des Etats-Unis, comme s’il n’y avait pas eu de décisions et de stratégie collectives. D’autres s’acharnaient à présenter la crise du Golfe comme un conflit entre I’ « Occident » et l’Irak, voire entre le Nord et le Sud comme le fit un soir Christine Ockrent, en négligeant l’absence de l’Allemagne sur le terrain et la présence de troupes marocaines, syriennes et pakistanaises. Cela sans oublier l’inconscience de TF1, ravie d’avoir pu mettre en scène Saddam Hussein, et celle de son présentateur vedette qui, à Bagdad, se prenait pour le pivot d’une négociation sur les otages. La réponse hautaine à la mise en garde du Premier ministre a confirmé ce dont nous nous inquiétons depuis longtemps : le « quatrième pouvoir » est un pouvoir sans contrôle, qui considère tout appel à la prudence et toute critique comme une atteinte à la liberté d’expression. La loi médiatique, auto-proclamée, peut-elle continuer à l’emporter sur toute autre considération ? Question d’avenir, qu’il faudra bien aborder.

– En se déclarant favorable aux thèses irakiennes, en reprenant les mensonges de la propagande de Bagdad, le Front national a révélé sa nature subversive. Comme ses ancêtres « nationaux » reconvertis dans le pacifisme avant et pendant la seconde guerre mondiale, M. Le Pen a joué contre son pays et contre notre armée déjà engagée. Poursuivant une opération de politique intérieure (se donner une stature de présidentiable) et pariant sur l’échec de l’action engagée, le chef du Front national a montré son mépris du droit international (dénoncé comme abstraction) et de la souveraineté des Etats puisque son « plan de paix » prévoyait une suzeraineté irakienne sur le Koweït. Quant à la négation de la prise d’otages, elle évoque irrésistiblement les arguties des communistes staliniens face à la réalité concentrationnaire… Cécité point surprenante, puisqu’elle est le propre des partis totalitaires. Mais, cette fois, M. Le Pen n’a ni impressionné ni séduit. Des dirigeants renâclent ou démissionnent, et nombre de militants et d’électeurs n’adhérent pas à ce nationalisme qui s’oppose à la nation. D’où le tournant négocié ces jours-ci, qui souligne l’échec, sans honneur, d’un homme qui voulait faire son entrée sur la scène internationale. Qui pourrait croire maintenant que M. Le Pen ferait un bon président ?

PACIFISME

Le parti des Verts a confirmé, quant à lui, qu’il représentait le degré zéro de la politique. En réclamant le rapatriement du « Clemenceau », en adoptant une déclaration pétrie de bonnes intentions mais sans portée, M. Waechter et ses amis demeurent enfermés dans la contradiction que nous avions soulignée voici deux ans : ou bien les Verts se cantonnent, selon leur vocation, dans la défense de la «nature» et de l’environnement et continuent d’être un groupe de pression dépourvu de projet politique global ; ou bien ce parti tente de formuler un tel projet, mais en ce cas il lui sera très difficile, voire impossible, de le relier à son intention première. De fait, face à la crise du Golfe, les Verts ne devraient pas en dire plus qu’un syndicat agricole ou qu’un marchand d’automobiles puisqu’il s’agit du droit international et de la souveraineté d’un Etat. A vouloir donner une leçon de politique internationale, ils ne font que révéler leur irresponsabilité : le pacifisme naïf qui inspire la diplomatie verte se traduirait, s’il était appliqué, par un surcroît de violence – à quoi s’oppose la force de la loi – par un déclin du rôle de la France dans le monde et par une destruction de sa capacité de défense, puisque les Verts sont hostiles à la dissuasion nucléaire. A-t-on remarqué que le pacifisme waechtérien rejoignait le pacifisme national-populiste ? C’est là plus qu’une coïncidence puisque nous avons connu, en 1939, un rapprochement identique entre des sensibilités opposées et pour des motifs foncièrement différents. Souvenons-nous que ce fut pour le pire.

Les calculs des uns et les inconséquences des autres devaient être relevés. Mais tant que l’unité de la décision politique sera maintenue, et l’indépendance du chef de l’Etat préservée, nul irresponsable ne pourra troubler le jeu de la France.

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Editorial du numéro 542 de « Royaliste » – 14 septembre 1990