D’une étude rédigée pour le Quai d’Orsay et jetée dans ses oubliettes, Jean de Maillard expose dans un ouvrage très informé la logique criminogène de la dérégulation ultralibérale.

Puisqu’il est question d’économie, il est de bonne méthode de publier quelques données. Celles qui touchent les activités criminelles dépassent l’entendement : comme les affaires mafieuses connues portent sur des centaines de millions de dollars, c’est en milliers de milliards de dollars qu’il faut estimer les sommes qui circulent dans l’économie souterraine. A lui seul, le marché de la contrefaçon représente plusieurs centaines de milliards de dollars. Premier paradoxe : la fameuse « transparence » de la société moderne n’est qu’un minuscule aspect d’une opacité généralisée. Nous en savons très peu sur les circuits et les pratiques mafieuses et surtout nous ne voulons pas savoir.

Savoir, ce serait reconnaître une évidence : la collecte des biens économiques illicites (drogues, femmes et enfants à prostituer etc.), leur vente sur les marchés clandestins ou à ciel ouvert, la gestion des fonds mafieux et leur blanchiment, mobilise de par le monde une foule considérable d’agents et de complices (camionneurs, douaniers, banquiers) qui exécutent des tâches importantes ou très humbles et reçoivent en retour des sommes qui font tourner le commerce : vêtements, véhicules, appartements…

Vérité apparente du libéralisme : toutes ces activités économiques régies par la loi de l’offre et de la demande constituent un « marché ». Mensonge du libéralisme : ce marché est en fait un « contre marché » qui ne fonctionnerait pas sans l’utilisation de moyens violents – pensons au marché de la prostitution.

On pourrait cependant se rassurer en se disant que ce contre-marché est en dehors de la société normale qui est quant à elle dirigée par des gens décidés, sauf exception, à détruire les mafias.

C’est là une autre illusion, dénoncée avec pertinence par Jean de Maillard (1). Les activités illicites ne sont pas en marge du capitalisme globalisé. Elle ne sont pas au cœur du système comme un virus, mais le cœur du système. Elles ne sont pas vouées à rester, malgré tout, hors la loi : elles se légalisent, s’étatisent, s’institutionnalisent.

Magistrat, spécialiste de la criminalité internationale, Jean de Maillard décrit de manière détaillée cette « économie trafiquante » qui fonctionne et se développe parce que les pouvoirs publics acceptent que des banques tournent comme des blanchisseuses, parce que les gouvernements se servent des places financières off-shore, parce que des Etats mafieux sont apparus en Asie et en Europe, qui utilisent l’armée, la police et les douanes pour le commerce de la drogue et des cigarettes.

Corruption généralisée ? Non. Mais l’homme politique vertueux qui vote une loi répressive augmente la valeur des marchandises illicites et accroît la rentabilité du trafic : l’effet pervers de la Prohibition s’est aujourd’hui mondialisé… Le laxisme n’est pas non plus une solution et les meilleures méthodes de traque technologique ne sont que des réponses tardives et maladroites aux usages illégaux des progrès technique – par exemple la cybercriminalité.

De ces angoissants constants, Jean de Maillard donne une interprétation théorique générale. Il est dommage qu’il s’appuie sur Max Weber et utilise sa formulation, aussi célèbre qu’insensée, du monopole étatique de la violence légitime : l’Etat est légitime lorsqu’il refoule la violence sociale par la mise en œuvre du droit politique. Il ne peut donc y avoir d’ «illégalité légitime » ni de « légitimation » de pratiques délictueuses mais seulement des décisions qui rendent admissibles, acceptables, excusables des pratiques qui restent, en tout état de cause, illégales.

Cette critique ouvre un débat. Elle ne diminue en rien l’analyse de la dérégulation financière qui commence avec la dévaluation du dollar en 1971 et qui se confirme grâce à la libre circulation des capitaux. Tout ceci sous l’égide des Etats-Unis, qui imposent une prétendue « économie de marché » dont ils ne respectent pas les règles. Autre paradoxe, chargé de violence.

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(1) Jean de Maillard, Le rapport censuré, Critique non autorisée d’un monde déréglé, Flammarion, 2004. 21 €.

Article publié dans le numéro 853 de « Royaliste – 2005